a
picouille
« Fais la morte ! »,
détail d'une illustration de Edward JUMP,
d'après un croquis de J. PRANISHNIKOFF
dans L'Opinion publique, vol.4, no 9, p.102, 27 fév. 1873,
Bibliothèque nationale du Québec.



3 février 2003
Mise à jour : 12 février 2003

Capsule de chez nous
par Serge Fournier



Le mot de la semaine
PICOUILLE







PICOUILLE picouille : Nom fém.

Définitions :
  1. Fam. péj. Vieux cheval.

    Exemples d'emploi :

    1. « Le Fouet – Ah ! ah ! son violent ! Regardez-moi donc cette vieille picouille, pour la peine !
      Dozois – Prends garde il va te l'échanger contre ton pommelé.
      Le Fouet – Ça contre Pigeon ! Dites donc, M. Dozois, c'est bon de rire du pauvre monde, mais... »
      (Robert CHOQUETTE. « Au coin du feu » [ radio ], série 1, bob. 31 « À la boutique de forge », 1931, pp.12-13, FTLFQ.)

    2. « LE REPECHAGE DES PICOUILLES. Le repêchage des étalons achevé, l'aspect nouveauté du spectacle est terminé. Le spectacle, alors, prend nettement l'allure des bons vieux burlesques d'antan. » (Ronald COREY. « Encan de bêtes à jouer », L'Actualité, p.26, c.02, mai 1971, NéoClas.)

    3. « Prudents, c'était le silence et on ne se lassait pas de bien l'examiner, lui et cette maigre jument aux côtes apparentes, [ ... ] Dérisoire parade de ce chariot solitaire, de cette picouille maigre à faire peur, [ ... ] » (Claude JASMIN. « La petite patrie », p.36, Montréal, éd. La Presse, 1972, 141p., NéoClas.)

    4. « [...] qui est devenu une picouille, un gros percheron et qui s'y fait pas. » (Claude JASMIN. « Ah ! oui, on en a des beaux livres », L'Actualité, p.15, c.03, février 1974, NéoClas.)

    5. « Comment ça s'appelait un vieux cheval dans l'temps ? Un pitou ou une picouille. » (Inf. fém., 72 ans, Saint-Gérard-des Laurentides, 1978, CELM.)

    6. « Ouf ! Quelle dure épreuve ! Qu'on ait couru le marathon populaire à la vitesse qu'un agile coyote ou d'une valeureuse picouille, les derniers trois milles nous apparaissent infranchissables. » (La Presse, 27 août 1979, p. B-11, col. 1, FTLFQ.)

    7. « On avait une picouille dans l'écurie, on a été obligé de la vendre. » (Inf. masc., 54 ans, Saint-Alexis des Monts, 1980, CELM.)

    8. « On avait de la misère à faire emboîter le pas à notre picouille. » (Inf. fém., 85 ans, Shawinigan-Sud, 1981, CELM.)

    9. « Enfin la roture : la picouille du curé, le piton du gros Carignan [...] et le piochon de Tiphrem. » (Jean PELLERIN. « Au pays de Pépé Moustache », p.12, Montréal-Paris, Stanké, 1981, 287 p., FTLFQ.)

    10. « Ouais, le Grand Blond... un vieux cheval qui prenait de la place dans l'étable, y'était vieux, ça y tentait pas ben ben de travailler, peut-être pour skidder [ tirer les billes de bois sur la neige ] le bois, pis encore. Mon père disait qu'on avait là la picouille idéale. » (Inf. masc., 48 ans, Saint-Casimir [ Portneuf ], 1990, CELM.)

    11. « - Tu sembles ben sérieux, Ti-Frid, changea-t-il soudain de registre en claquant un rêne sur la croupe de la picouille qui ralentissait sans raison. » (Jean-Pierre ROBICHAUD. « Les coureurs d'aventures », Prix littéraire de l'Abitibi-Témiscamingue 2002, Rouyn-Noranda.)

    12. « Pas facile de faire la passe aux courses. Je m'y suis essayé. J'avais ma méthode. Choisir un négligé qui pourrait surprendre et le gager en "placé". Après six courses à voir la picouille de mon choix traîner au dernier rang, j'ai décidé d'arrêter les frais. » (Jean-Marc BEAUDOIN. « Coups de sabot dans les écuries », Le Nouvelliste, Trois-Rivières, jeudi 31 octobre 2002.)

      SYNONYMES : piton, pitou ( CELM ), picousse, picoune ( PPQ ).

      SYNTAGME : vieille picouille.

  2. Fam. péj. Par ext. Vieille femme.

    Exemples d'emploi :

    1. « Cigarette au bec, elle se promenait d'une vieille picouille au chapeau fleuri, bosselé, au chauffeur de camion graisseux. » (Claudy MAILLY. « Le Cortège », p.89, Montréal, Beauchemin, 1966, 335 p., FTLFQ.)

    2. « Une picouille, nous autres on disait ça pour un vieux cheval ou ben une vieille femme. » (Corpus TLFQ, témoin de 71 ans, [ vers 1970 ], Bellechasse.)

    3. « Ils bronchent à peine à l'arrivée de Mélibée : elle est sur leur territoire mais ils ne l'haïssent pas tant que ça, la vieille picouille, elle commence à être hors circuit. » (Francine NOËL. « Myriam première », p.86, Montréal, VLB Éditeur, 1987, 532p., FTLFQ.)

    4. « C'te femme-là, c'était juste une vieille picouille. » (Corpus Michelle Rousseau, témoin féminin, 73 ans, 1998, Chicoutimi, [ Il s'agit d'enquêtes faites par des étudiants auprès de personnes âgées de 50 ans et plus dans le cadre de cours sur le français québécois à l'Université du Québec à Chicoutimi et à l'Université du Québec à Rimouski ].)

  3. Fam. péj. Nom et adj. Ce qui est jugé désuet, sans valeur, médiocre.

    Par analogie, en parlant principalement :

    a) d'une automobile;

    Exemples d'emploi :

    1. « Non. Le mort. Elle ne doit pas l'apprendre. Si elle apprenait. Il faut fuir. Aller où ? Vers le Mexique... Aller en Floride en auto... Cette vieille bagnole de dix ans. Elle ne tiendra pas le coup. C'est une picouille finie. » (Claude JASMIN. « Ethel et le terroriste », p.133, Montréal, Librairie Déom, 1964, 145p., NéoClas.)

    2. « Coups de démarreur... rien à faire ; la vieille picouille, comme une bête de somme fourbue, refusait toute sollicitation. » (Charles BAY. « J'ai osé... », p.99, Laval, Les Éditions Chabor Ltée, 1973, 268 p.)

    3. « Je le prie [ le père Frédéric Jansoone ] pour les vocations. Pour ma part, je lui avais demandé de me faire parvenir à une réunion importante sur lui à Trois-Rivières, et il l'a fait. Après 200 kilomètres, ma vieille voiture est tombée en panne à 10 pas de la salle de ma réunion. Et depuis sa visite à une sorte de garage-miracle, cette picouille roule comme une neuve, sans problème. » (Roland BONENFANT, lettre circulaire, 17 décembre 1988, Archives familiales Bonenfant.)

    4. « Ça ne veut pas dire qu'on ne bûche pas chez Ferrari. Tout de suite après la Malaisie, Michael Schumacher et Rubens Barrichello ainsi qu'un troisième pilote se rendront à Barcelone pour quatre jours de tests. Schumi et Barrichello vont travailler avec les 2002 pendant que le troisième larron va rouler avec la vieille picouille. Pendant ce temps, chez BAR, on espère avoir mieux soudé l'aileron de la voiture de Jacques Villeneuve. » (Réjean TREMBLAY. La Presse, jeudi 14 mars 2002, Cahier Sports, CELM.)

    b) de la politique, de la société;

    Exemples d'emploi :

    1. « Au parlement, la plus picouille et la plus plogue
      Du nombreux ramassis des grands bêtas cliqueux
      Est ce triste braillard et piteux démagogue
      Qui afflige un comté maltraité, malheureux »
      (Le Goglu, 30 mai 1930, p.8, col.1, FTLFQ.)

    2. « C'est le modèle de la course de chars, du poussage de " puck " dans le " net ". Évidemment, les libéraux qui n'ont jamais rien inventé, qui n'ont jamais eu une idée personnelle, copient sur ce qui se fait de pire aux États-Unis, le modèle parfait à suivre en tout, y compris le cheminement vers l'État minimal et le tout marché. Ils enfourchent cette vieille picouille. Par contre, pour ceux qui ont de l'argent, le Parti Libéral encouragerait la formation. » (Michel BERNARD. « Les petits d'une société unidimensionnelle : l'anglais et le ritalin dès le biberon », Chronique du 4 septembre 2000, site Web « Espaces de la parole », Éditions de l'Épisode, Drummondville, 2000.)

    3. « Lui [ Stéphane Dion ] aussi s'est fait élire lors d'une élection partielle, au même moment que Mme Robillard, je pense, et M. Pettigrew. C'étaient les trois chevaliers qui venaient défendre les intérêts du Québec. À mon avis, ils étaient assis sur une vieille picouille et ce dossier ne s'est jamais rendu au Parlement, monsieur le président, puisqu'aucun de ces trois députés ne s'est levé pour défendre les intérêts du Québec. » (Michel Bellehumeur (député de Berthier—Montcalm, Bloc Québécois), témoignage, Comité permanent de la justice et des droits de la personne, gouvernement du Canada, mardi 19 septembre 2000.)

    4. « Pour moi, Charrette comme son parti politique sont des vieilles picouilles qui feraient bien de retourner à l'écurie. » (Inf. fém., 38 ans, Trois-Rivières, 2001, CELM.)

    5. « On peut en parler de la Confédération, Confédération mon oeil, ça aussi c'est une vieille picouille qui devrait disparaître, il nous faudrait changer ça cette picouille-là. » (Inf. masc., 22 ans, Shawinigan, 2002, CELM.)

    c) d'autres réalités.

    Exemples d'emploi :

    1. « Je l'ai vue Mir avant qu'elle ne se désintègre, un matin clair, elle passait franc Nord au-dessus de la maison, la vieille picouille va être détruite, avec des petits débris qui vont se ramasser sur la terre. » (Inf. masc., 23 ans, Shawinigan, 2001, CELM.)

    2. « Y passait avec ce qu'y appelle son vélo de course, avec une picouille comme celle-là y gagnera pas beaucoup de courses cette année, ça je t'en passe un papier. » (Inf. masc., 32 ans, Grand-Mère, 2002, CELM.)

    3. « Il faudrait changer la télé dans la chambre, c'est pire qu'une picouille. » (Inf. fém., 55 ans, Trois-Rivières, CELM.)

REMARQUES :
  • Sens marginal. Un vieil homme.

    Exemple d'emploi :

    1. « Mère : C'est ben de valeur mais c'est tout Ernest ! Fait que, arrête donc de regretter le temps ousse que t'étais beau joual, pis mène donc ta vie de picouille comme du monde ! » (Jacqueline BARRETTE. « Bonne fête papa », p.62, Montréal, Le Théâtre actuel du Québec Inc. – Les Grandes Éditions du Québec Inc., 1973, 95 p., FTLFQ.)

  • Hapax, sauter sur la picouille « engueuler quelqu'un ».

    Exemple d'emploi :

    1. « Elle aimait aller aux soirées des Jeunes Agriculteurs. Un soir qu'elle revenait relativement tard, maman lui "sauta sur la picouille" (l'expression était de Gilles [Bonenfant], je crois) lui faisant une scène de colère exemplaire. » (Roland BONENFANT. « Notre terre amande » (collectif), p.261, Saint-Narcisse de Champlain, Les éditions de la Catalogne, coll. Le Galendor #1, 1977, 371 p., Archives familiales Bonenfant.)

HISTORIQUE : Piquer propose une dérivation importante en français général sans laisser place à picouille. Cependant, dans les dialectes de l'Ouest de la France, on relève le v. intr. picouiller « patauger » ( Anjou, VerrGl ) de même que pigouille qui dérivent de piquer, à rattacher au latin pikkare ( FEW )
avec le sens général de « perche ».


Au Québec, picouille ( 1870 ), nom fém., probablement d'origine dialectale, reste encore vigoureux avec les acceptions présentées. Certains glossairistes et écrivains ( Elliott, Chamberlain, Clapin, Sulte [*] ) ont proposé un possible lien avec le Cri pikou « briser, casser, fracasser ». Il apparaît cependant que, malgré l'hypothèse de ces observateurs, l'origine amérindienne de picouille demeure particulièrement obscure.

Catégorie :
  • Dialectalisme de forme
    Innovations sémantiques



Serge Fournier
avec la collaboration de Guy Rivard (de Rabaska Multimédia) pour la mise en forme, la recherche des hyperliens et la collecte des exemples I-11 et 12; III-a3 et b3; et l'hapax.

*
EllCan-3 - A.M. ELLIOTT. « I. Speech Mixture in French Canada. A. Indian and French », American Journal of Philology, vol. 8, 2, no 30, Baltimore, 1887, p. 133-157 (page 149).

ChambInd - Alexander CHAMBERLAIN. 14, « Indian Words ... », American Notes and Queries, vol. 2, Philadelphie, 1888 15 déc., p. 76-77 (page 76).

SulteSauv - Benjamin SULTE. « Les mots sauvages employés au Canada », dans BRH, vol. 3, no 9, 1897, p. 139-140 (page 140).


Pour faire connaître cet article à un ami, cliquez ici.

L'auteur est professeur de littérature et de linguistique au Collège Shawinigan,
vous pouvez le joindre à l'adresse électronique sefourni@sh.cgocable.ca.

© Serge Fournier & RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2000-2003) Tous droits réservés.