7 mars 2003

Chroniques La mémoire au jour le jour
par Réjean Bonenfant


DU COMTE D'HYDRO AU TROUBLANT TROUBADOUR

Le comte d'Hydro, chaouin notoire du non moins chaouin Yves Boisvert doit se réjouir, en ces premiers jours de mars, des froidures de février qui promettent de durer. C'est que son allocation de béesse risque d'être calculée à la hausse. C'est un choix, dans la vie, de parler de la température et, le plus souvent, c'est pour formuler une plainte, pour y semer un peu de notre désarroi, pour la prendre, la température, comme l'allégorie de nos propres vies et des petits travers qui la parcourent. C'est que l'homme et ses fiancées aiment bien se plaindre, à tout venant, des petites entraves quotidiennes, quand ce n'est pas tout simplement « de l'inconvénient d'être né ».

Nous émergeons d'une semaine de froid intense au cours de laquelle j'ai rencontré des quidams et des quimadames qui m'ont tous parlé de la rigueur du climat. Pas un seul ne m'a parlé de ce soleil magnifique que nous avons eu tous les jours, étincelant et fort qui, conjugué à la neige immaculée de la fin de semaine dernière, nous a donné des tableaux de lumière aptes à nous faire croire aux puretés d'antan, capables de nous redonner de grands pans de nos enfances. Il y a quelques instants, en pleine séance de zapping, j'ai entrevu le crooner français Serge Lama louant les rigueurs de l'hiver québécois, qui aurait, selon lui, un effet bénéfique sur la sexualité des Québécoises qu'il opposait à celle des Françaises, plutôt frileuse et très dix-neuvième.

J'ai toujours apprécié les écarts de température en raison de l'effet positif qu'ils pouvaient apporter à notre capacité d'adaptation, à notre sens de la combativité. Et voilà que notre sexualité en serait également toute changée, pauvre de moi qui avait toujours pensé que le désir était directement proportionnel au nombre de centimètres carrés de peau que l'on cache ou que l'on montre ! Un grand merci à Serge Lama. Nous en reparlerons quand les prostates désenfleront !

Autre bienfait de la zappette, qui alimentera ma réflexion du jour. Le romancier David Homel, en entrevue, nous fait part de la confidence d'un ami écrivain qui lui avoue que nos CV sont très imparfaits puisque nous n'y consignons que les choses que nous avons faites, omettant d'y inscrire ce que nous n'avons pas fait. Ainsi, il n'a pas fait la guerre du Vietnam. Toute sa vie en a été changée. Son œuvre aussi. Cela rejoint la théorie des actes manqués, des rêves ankylosés. « Les rendez-vous que l'on cesse d'attendre / Existent-ils dans une autre univers ? », se demande Claude Léveillé. Quand j'aurai terminé de faire le tour de cette réflexion, il y aura peut-être un roman à écrire.... Mais il sera sûrement temps de me coucher.

PacamamboEt la chronique, bordel !

Nous y arrivons. Tout d'abord, ce que j'ai vu récemment, ces derniers jours. J'ai assisté à une excellente prestation de théâtre pour jeune public, soit du théâtre pour adolescent. Il s'agit de la pièce Pacamambo, signée Wajdi Mouawad dans une mise en scène ingénieuse de Serge Marois, l'un des piliers du Théâtre L'ARRIÈRE SCÈNE de Belœil. C'était à la Maison de la culture de Trois-Rivières.

Le sujet de la pièce, qui aurait pu devenir macabre sans la finesse du propos et la beauté de la mise en scène, est celui-ci : une adolescente assiste impuissante à la mort de sa grand-mère qu'elle aime beaucoup, de cette grand-mère qui lui a appris le rêve et de laquelle elle ne veut pas se séparer. Elle est révoltée. Elle n'avise personne du décès. Elle séquestre donc le cadavre durant de longues semaines et, en compagnie de son chien, elle veille au corps qu'elle parfume de toutes les essences possibles, tout cela dans le but de provoquer la mort. Que celle-ci se présente. Elle a des questions à lui poser. Naturellement, la mort se présentera de nouveau et, avec elle, un nouveau sens de la vie lui apparaîtra. Elle orientera désormais sa vie en fonction de Pacamambo, le pays du rêve, de la musique, de la création. C'est naturellement l'Eldorado revisité, mais cela constitue une excellente pièce dont on ne s'étonne pas qu'elle ait été présentée en tournée européenne et africaine.

L'Homme de la ManchaJ'ai également assisté à la représentation de L'Homme de la Mancha des Productions Libretto à la Salle J.-A. Thompson de Trois-Rivières. Quel enchantement ! Encore une fois, comme dans Pacamambo, on y découvre toute l'importance du rêve, la nécessité d'inventer notre propre vie. Les voix y étaient justes et puissantes, notamment celles de Jean Maheux qui interprète le rôle Cervantès / Don Quichotte et de Éveline Gélinas dans celui tout à fait émouvant de Aldonza / Dulcinea. Ils sont soutenus par une équipe de très bons comédiens. Comme quoi nous apprenons toujours quelque chose : j'avais toujours pensé que le livret de L'Homme de la Mancha était de Jacques Brel. Ce dernier n'en a fait que l'adaptation française. Ce spectacle, signé Dale Wasserman avait déjà une longue carrière new yorkaise quand Brel l'a traduit. Au moment de l'interprétation de La Quête, je pouvais mesurer la saine qualité d'émotion de cette salle bondée. De retour chez moi, j'ai cherché dans le répertoire québécois ce qui pouvait s'apparenter à La Quête. Et j'ai trouvé : il s'agit de Un peu plus haut de Jean-Pierre Ferland. L'élévation, le dépassement –comme dans Jonathan Livingston, le Goéland– la force du rêve, la poursuite de l'inaccessible, en somme la QUÊTE du dépassement de soi, comme nous l'avions reconnue également dans Pacamambo.

De quelques médias...

Je viens de faire une pause pour me rendre à une rencontre de presse à l'Atelier Presse-Papier de Trois-Rivières destinée à informer le grand public d'un projet original qui consiste à faire une tournée de dix bibliothèques publiques de la Mauricie. Christiane Ross et Louise Lavoie-Maheux effectueront cette tournée dans le but d'initier les gens à l'estampe. Dix collaborateurs seront choisis, un par bibliothèque, qui seront invités à participer à un Carnet d'échanges. À cette deuxième étape, l'artiste en arts visuels Francine Turcotte apportera son aide pour la réalisation du livre d'artiste auquel j'aurai le plaisir de me joindre pour produire les textes. Il s'agit d'un projet financé par le Fonds dédié des arts et lettres de la Mauricie.

Les médias se sont déplacés nombreux pour cette rencontre, comme ils le feront aujourd'hui, ce sept mars, pour une rencontre destinée à souligner les vingt-cinq ans de la Société des écrivains de la Mauricie. Le maire Yves Lévesque invite tous les écrivains à se rendre signer le Livre d'or de la cité. Cette cérémonie protocolaire permettra à l'exécutif de la SEM de souligner l'apport particulier de certains de ses membres, nos six membres d'honneur qui sont Clément Marchand, Claude Marville, Jean Panneton, Alexis Klimov, Roland Héroux et François de Vernal. Le vingt-cinquième anniversaire de la Société des Écrivains de la Mauricie verra l'apothéose de cet anniversaire se dérouler à l'automne par la présentation d'un spectacle qui sera offert à toute la population dans une mise en scène de Gilles Devault.

J'ai un petit problème personnel avec certains médias qui font la couverture des événements culturels. Ils accourent souvent nombreux aux conférences de presse, se contentent parfois de paraphraser les communiqués qu'on leur envoie. Ils ne vont pas nécessairement au-devant de la nouvelle. Et, question ultime, comment concilier la culture avec ce qui fait la nouvelle, c'est-à-dire un événement. Un livre n'a pas à être un événement. Et l'actualité est si vite passée. C'est comme si la critique littéraire journalistique vivait sur une autre planète. Elle ne semble pas comprendre que la vie active d'un livre en librairie est de trois mois. Souvent, quand la critique d'un livre paraît, le livre n'est déjà plus disponible. C'est dommage. Il faudrait que les réseaux de distribution de livres revoient leur façon de faire. Même publiée très longtemps après la sortie d'un livre, la critique d'un livre participe de la vie culturelle et elle remplit son rôle.

La littérature n'étant pas un événement en soi, il convient tout de même de commenter les œuvres, même après leur période de vie active de trois mois. Devant les réticences d'une revue culturelle, à laquelle je collabore régulièrement, devant la non-nouveauté de l'œuvre que je commentais, j'ai retiré ce commentaire. C'est donc dans cette chronique, ici même, que les lecteurs pourront en prendre connaissance. Voici donc le commentaire du beau livre du troublant troubadour qu'est Christian Vézina. Il s'intitule Doux comme dans fauve et il est paru à la fin de l'an 2000 chez Planète rebelle. N'en doutons pas, le propos de Vézina n'a pas vieilli. J'aime prétendre, au mépris des coutumes journalistiques, qu'il est encore tout à fait actuel.

Doux comme un fauve, de Christian VézinaTROUBLANT TROUBADOUR


Christian Vézina,
Doux comme dans fauve,
Planète rebelle,
Montréal 2000,
65 p. ( CD inclus )

Il avait déjà publié un recueil de poésie, Debout la nuit, aux Éditions à Mains nues; je l'avais vu au Festival International de la Poésie en 2001; j'avais surtout entendu parler de ses spectacles décapants à partir de Jacques Prévert ou de Jacques Ferron. puis, j'ai eu le goût de lire Doux comme dans fauve paru aux Éditions Planète rebelle, une maison d'édition qui nous offre, en plus des mots de l'auteur, sa voix en un CD qui nous fait renouer avec la tradition orale. Les œuvres de Christine Germain ou de Fred Pellerin m'avaient enchanté. J'étais donc bien disposé et le suis demeuré tout au long de cette lecture et de cette écoute qui allaient me faire m'avouer qu'il y a plusieurs pages de ce magnifique recueil que j'aurais aimé écrire.

On a dit de Christian Vézina qu'il était un stand-up poétique, et c'est précisément cette image de troubadour qui s'ancre en moi, ce fou du roi qui vient me déranger dans mes petites certitudes, qui se permet moult dénonciations, mais qui sait aussi promouvoir une forme certaine de salut par la poésie, par la musique.

Le poème d'ouverture, intitulé Ici et là en est un bel exemple car il expose d'une part les vicissitudes de la richesse, du pouvoir, de la guerre, de la misère qui sont les figures équivalentes d'une forme de bêtise institutionnalisée et qui sont toujours , et d'autre part, dans l'ici, des poèmes à caps d'acier aptes à fleurir l'aujourd'hui auquel parvient le poète à la fin de son texte, renouant avec le hic et nunc, avec l'ici et maintenant qui constituent la finalité même de la poésie et de toutes les éternités retrouvées. Il ne faut pas imaginer le caractère antinomique de Ici et là comme un remake du haut et du bas de la côte chez Antonine Maillet ou Roger Lemelin, où le manichéisme trônait, mais comme des lieux interacfifs. Il peut arriver que dans l'espace du bonheur et de la poésie, dans l'ici, qu'on ait le canon du bonheur appuyé sur la tempe. Comme il se peut que là, là-bas, un rebelle malheureux (ne soit) qu'un maître sans armes.

Ce poème, absent du CD, a été magnifiquement illustré par Étienne Geoffroy qui s'est mérité le Prix de la Création Web Francomania de la Société Radio-Canada pour son illustration. Le lecteur pourra découvrir et le texte et l'illustration en naviguant sur le web à l'adresse http://www.pixelrouge.com/ .

J'ai beaucoup aimé plusieurs des textes de Vézina dont Après l'ouvrage, Manon des Ours et surtout L'Histoire de la Lune, une parabole en prose qui nous raconte l'histoire d'amour de la lune et du soleil. Étant jeune, la lune est devenue amoureuse du soleil qui lui contait des mots doux. Elle s'approcha de lui jusqu'à s'y brûler et se dessécher. Le soleil la répudia... mais le coquin avait eu le temps de l'engrosser. La lune accoucha alors de la terre. Les enfants que nous sommes restés savent très bien pourquoi la lune protectrice tourne sans cesse autour de la terre. Voilà une allégorie apte à nous redonner ce que nous avons perdu de nos enfances.

Si Christian Vézina nous sert parfois des jeux de mots tels l'eaube l'eaurore l'eaujourd'hui, il se fait aisément pardonner par des vers quasi mironiens du même poème : « L'ouverte la baisante l'offerte la buée / La nuageuse l'écumante l'ondée. » La musicalité de ses textes explique sûrement le succès de l'auteur sur scène.

Le troublant troubadour Vézina parle franc et clair. Il dit aux maîtres du monde : « S'il faut payer ses hypothèques / Alors remboursez les Aztèques / Et les Noirs des champs de coton / Redonnez l'or et les bisons. » Avec Doux comme dans fauve, Christian Vézina illustre magnifiquement la répartie de Marguerite Duras quand elle dit que le jeu est politique. Elle ajoute : « Ce qui est apolitique, c'est la perte de soi, la perte de sa colère en même temps que la perte de sa douceur, la perte de sa haine autant que celle de sa faculté d'aimer. » C'est là qu'est le véritable territoire de la poésie, l'ici et le maintenant où il nous plaira toujours de retrouver Vézina.


Réjean Bonenfant





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