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Un paysage chenu



16 décembre 2003


Capsule de chez nous
par Serge Fournier



Le mot de la semaine
CHENU




CHENU chenu : Adj.

Définitions :
  1. De peu de qualité, dégarni, dépouillé, de mauvaise apparence.

    Exemples d'emploi :

    1. « Un vieillard tout chenu parla par après à l'antique ; ces bonnes gens avaient fait jeter aux pieds de nos Capitaines un paquet de peaux de castors [...] » ( Paul LE JEUNE, Jean DE BRÉBEUF. « Relation de ce qui s'est passé en la Nouvelle France en l'année 1636 : envoyée au R. Père provincial de la Compagnie de Jésus en la province de France », p.218, Paris, Sebastien Cramoisy, 500p., 1637, Institut canadien de microreproductions historiques [ ICMH ]. )

    2. « – Voilà bien vingt fois que nous grimpons sur des sapins, et nous ne découvrons jamais rien. Mais c'est égal. Et Yénawétloun, avisant le sapin le plus chenu, fut bientôt au sommet.
      – Je ne vois pas le Mackenzie, nous cria-t-il. Je ne vois que la forêt qui s'étend loin, bien loin. »
      ( Émile PETITOT. « Les grands Esquimaux », p.268, Paris, E. Plon, Nourrit, 1887, 345p., ICMH . )

    3. « – Allons, Seigneur ! quoi faire ? Ça a l'air pas mal ch'nu d'rester en chemin... » ( Louvigny de MONTIGNY. « Une histoire de loup-garou », dans « Conteurs canadiens-français du XIXe siècle, avec préface, notices et vocabulaire par E.-Z. MASSICOTTE », Montréal, C. O. Beauchemin & Fils, Libraires-Imprimeurs, 1902, 330p. )

    4. « – Un matin, il s'assit sur une roche grise,
      L'air lassé, les cheveux fouettés par la bise
      Et la tête pensive entre ses doigts chenus...
      Et soudain il sentit des larmes, ô surprise !
      Soudre jusqu'à son cœur en ruisseaux inconnus. »
      ( Louis DANTIN. « L'hostie de maléfice » [ poésie ], dans « Le Coffret de Crusoé », Éd. Albert Lévesque, Librairie d'action canadienne-française Ltée, Montréal, 1932, 141p. )

    5. « – Le problème, soupira Marie-Laure après de nombreuses esquisses, c'est que nous n'avons pas assez de produits pour monter un petit catalogue modeste, mais qui ait de l'allure. Ça ferait beaucoup trop chenu. Je renonce. » ( Vincent NADEAU. « Nous irons tous à Métis-sur-Mer », p.272, Montréal, XYZ Éditeur, 1993, 319p. )

    6. « – Ghislain : Bien oui... Première des choses, une affaire que je trouve un peu " chnu " dans votre création c'est le lever du soleil.
      – Dieu : Tu trouves pas ça beau ?
      – Ghislain : Bien... Ordinaire, ordinaire. [...] »
      ( Transcription de l'émission « Dieu reçoit », diffusée le 23 février 1999 à TQS, Conseil canadien des normes de la radiotélévision, conseil régional du Québec, Décision du CCNR 98/99-0402+, Annexe A. )

    7. « J'ai ajouté des photos d'un de mes ormes de Chine. Il a l'air chenu mais il est en formation et c'est pour voir l'évolution que je l'ai photographié au début de sa formation. [...] Cet hiver, il n'avait pratiquement pas de branches et maintenant il explose... [...] » ( Message électronique de Frepi [ pseudonyme ], 16 mai 2001, groupe de discussions bonzai2, site Yahoo ! France, Montréal. )

    8. « – En fin d'après-midi, lorsque la lumière du jour décline et se fait plus sombre, ils ont installé un pin. Petit comme tout et particulièrement chenu. Rien à voir avec le grand sapin attendu. [ ... ] Le petit pin malade et rabougri a disparu. » ( Francine RUEL. « Je me suis fait passer un sapin », Le Soleil, 5 déc. 2001. )

    9. « – Pour tout dire, les rayonnages de sa librairie, soudain " chenus ", avaient l'air d'émerger d'une coupe à blanc. Elle songeait à fermer boutique. » ( Odile TREMBLAY. « La mort d'Hermès », article dans Le Devoir, Montréal, 10 et 11 août 2002. )

    10. « Ma mère, elle habite encore St-Alban, dit ça chnu pour les choses de peu de qualité. » ( Inf. masc., 39 ans, Shawinigan, 2003, CELM. )

    11. « Pour tes affiches, elles sont très belles, je les ai accrochées à mon mur chenu et vide. » ( Roland Michel TREMBLAY. « Mind the gap », Version originale électronique de « L'Attente de New York » [ 2e de la Trilogie Underground ], site Internet de l'auteur. )

    12. « [ Rêver à ] Un arbre chenu, rabougri, indique que l'on reconnaît ni son potentiel ni sa valeur personnelle. » ( Explications à propos de L'Arbre, Dictionnaire des songes, site Celestia Corra. )

    13. « J'avais accroché directement au mur mon exhibit de dentelle, mais ça faisait ch'nu d'même. J'avais pensé à apporter un morceau de beau tissu bleu, pis là, j'ai tout réinstallé, la dentelle blanche en " M " majuscule, sur le fond bleu. Pour la Vierge Marie. Pis j'ai gagné mon prix ! hi ! » ( Propos d'Alice SAINT-ARNAUD rapportés par son fils Claude BONENFANT, Trois-Rivières, 2003, Archives familiales Bonenfant. )

    14. « On dit ça : ç'a l'air ch'nu. C'est pas beau... pas être ben habillé, avoir rien à s'mettre sur le dos. On l'dit aussi pour un arbre de Noël qui n'a pas assez de branches : i' fait ch'nu. Je ne sais pas comment définir ça... C'est comme pas fini. Comme pour un cadeau pas assez beau, ça fait ch'nu, on peut pas donner ça. » ( Inf. fém., 69 ans, Lac-aux-Sables [ Portneuf ], 2003, CELM. )

  2. Pop. Fig. Mesquin, qui a mauvais caractère.

    Exemples d'emploi :

    1. « Tu as vu par intérim les vaudevilles d'été, les mélodrames caniculaires ; tu as assisté avec un rare courage au défilé des ours les plus chenus et les plus grognons ; les théâtres ont vidé leurs arrières cartons sur ta tête innocente, [...] » ( Théophile GAUTIER, lettre « À Louis de Cormenin », 18 octobre 1852, dans « Correspondance générale » de Théophile Gautier, éd. P. Laubriet et Claudine Lacoste-Veysseyre, Genève, Droz, t.V, p.112, 1985. )

    2. « Pour agir ainsi, il faut être bien chenu. » ( DunnGlos, p.40, 1880. )

    3. « Chenu, adj., pron. ch'nu. Qui est d'une mesquinerie sordide, qui a un mauvais caractère. » ( Cl, p.79, 1894. )

    4. « [...] c'était un vieux bonhomme du village, un vieux chenu, ça voulait dire qu'il était gratteux, qu'il n'aurait jamais donné une cenne à personne, qu'il gardait tout pour lui. » ( Inf. fém., 77 ans, Ste-Anne-de-la Pérade, 1978, CELM. )

    5. « C'est ben chenu comme façon d'agir. » ( Inf. fém., 38 ans, Shawinigan-Sud, 1982, CELM. )

    6. « Une chose que je trouve chnue, c'est d'enlever des tas de points pour les fautes. » ( Inf. masc., 23 ans, Trois-Rivières, 1990, CELM . )

    SYNTAGMATIQUE : être ben chnu, avoir l'air ch'nu.

HISTORIQUE : Chenu adj., d'abord canu ( 1050 ) devenu chenu ( v.1175 ), est issu du latin canutus « gris » ; en ancien fr. il signifie « blanchi par l'âge » et, par analogie, « dégarni » ( XIIIe s. ) ( DHLF ). Chenu, en moyen fr., a le sens de « chauve », puis endroit chenu, endroit « où il n'y a pas d'herbe ( dans un pré ) ». Au XVIe s., l'adj. prend l'acception de « dépouillé de ses branches ( d'un arbre ) ». En Suisse, on retrouve « chenu misérable, déguenillé », en Bourgogne ch'nu « maigrelet, tout petit ». Wartburg mentionne aussi l'emploi de chenu au Canada avec le sens de « mesquin » ( FEW 2,239a ).

En français québécois chenu, ch'nu ( 1637 ). L'adj. est relevé par quelques glossairistes ( v. exemples d'emploi ). Sylva Clapin, pour sa part, fait remarquer « [ les sens ] que l'on donne à ce mot, au Canada, [ sont ] d'autant plus extraordinaires, que chenu est partout synonyme, en France, de ce qui est solide, excellent, de bonne qualité ». Aujourd'hui, chnu avec les acceptions étudiées est en voie de disparition. Le sens II ( 1820 ) ne se retrouve encore que chez quelques rares témoins concentrés dans la région de La Mauricie et dans les comtés de Portneuf et de Laviolette ( CELM ).

Catégories :
  1. Archaïsme,
  2. Innovation sémantique.



Serge Fournier
avec la collaboration de Guy Rivard (de Rabaska Multimédia) pour la mise en forme, la recherche des hyperliens et la collecte des exemples I-3, 4, 7, 8, 9, 11, 12, 13, 14 et II-1.

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L'auteur est professeur de littérature et de linguistique au Collège Shawinigan,
vous pouvez le joindre à l'adresse électronique sefourni@sh.cgocable.ca.

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