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Une illustration du verbe Grouiller
Photo : Guy RIVARD
( Monts Adirondacks, États-Unis, 1987 )


13 septembre 2004
Mise à jour : 17 sept. 2004

Capsule de chez nous
par Serge Fournier


Le mot de la semaine

GROUILLER







  1. GROUILLER transcription phonétique du verbe Grouiller : Verbe intr.

    Définition : Bouger, remuer.

    Exemples d'emploi :

    1. « [ ... ] Ils [ les Montagnais ] usent quelquefois d'une autre espèce de ligature, bien plus cruelle et inhumaine, envers ceux qu'ils croient avoir tué plusieurs de leurs parents et amis, car ils leur percent le gras des jambes et des bras avec un couteau, puis passant une corde au travers des plaies, les lient de sorte qu'ils ne peuvent grouiller sans sentir de furieuses douleurs. » ( Gabriel SAGARD. « Histoire du Canada et voyages que les frères mineurs récollects y ont faicts pour la conversion des infidèles : depuis l'an 1615 », vol.2 [ publié en 4 vol. ], p.423, Paris, Librairie Tross, 1866 [ première édition à Paris, août 1636 ], ICMH. )

    2. « Il grouille encore, i.e. [ il ] remue. » ( POTIER. « De Niagara au Détroit », 1744, in BPFC, IV, 63, p.64. )

    3. « [ ... ] Il en coûte aux âmes d'élite de descendre dans une arène où grouillent tous les plus vils instincts de la politiquerie. Voilà pourquoi les différents partis politiques de notre pays comptent dans leurs rangs si peu d'hommes réellement désintéressés. » ( Charles-Joseph MAGNAN, in « Polémique à propos d'enseignement entre M. J.-P. Tardivel, directeur de " La Vérité ", et M. C.-J. Magnan, professeur à l'École normale Laval et rédacteur à " l'Enseignement primaire " », p.90, Imprimerie de L.-J. Demers et frère, Québec, 1894, 110p., ICMH. )

    4. « Dans ces temps-là, quand l'ouvrage de la journée était fini au lieu de rester à fumer près du poêle j'allais m'asseoir sur le perron et je restais là sans grouiller, comme un homme qui a le mal du pays [ ... ] » ( Louis HÉMON. « Maria Chapdelaine », p.232, éd. CEC, Montréal, [ Première parution, en feuilleton, du 27 janvier au 19 février 1914 ], 1997, 304p., CELM. )

    5. « " Grouiller ". – Le terme est français dans le sens de fourmiller ; [ ... ] Nous y ajoutons même la forme active, qui n'est pas indiquée au dictionnaire. En remontant hier l'avenue Bégin, je croisai deux bambins dont l'un disait : " i a pas grouillé une patte ! " » ( Narcisse DEGAGNÉ. « Questions de français », Le Progrès du Saguenay, Chicoutimi, 14 avril 1930, p.3, in ChroQué. )

    6. « – Ça se comprend qu'il y ait pas grand'chasse. L'eau est haute comme en printemps. Les canards ont resté au rang de Rimbault où il y a encore du sarrasin. Apparence que les habitants de par là en tuent, par centaines, en plein jour, sans grouiller de chez eux » ( Germaine GUÈVREMONT. « Marie-Didace », p.66, Montréal, Bibliothèque québécoise, [ La première édition date de 1947 ], 1992, 239p., CELM. )

    7. « – [...] Viens-tu folle ? Je viens de te le dire, c'est du " cash ", du " cash " ! J'étais bien obligé d'y faire des cachettes, elle surveillait tout ! Je pouvais plus grouiller sans y rendre des comptes ; elle surveillait mes moindres dépenses... » ( Marcelyne CLAUDAIS. « J'espère au moins qu'y va faire beau ! », p.330, Boucherville, Éditions de Mortagne, 1985, 522p., FTLFQ. )

    8. « Je suis à la terrasse du Marco Polo qui domine la mer et j'ai ici, tous les jours, ma chaise à l'ombre. Je scrute le lointain au-delà de la baie où grouille un peuple pauvre et noir. [ ... ] » ( Réjean BONENFANT. « L'écrivant téméraire », in revue Le Sabord, no 19, été 1988, p.34, Archives familiales Bonenfant [ AFB ]. )

    9. « Mais on a les yeux trop piqués par la sueur, le dos par les moustiques, on s'en fout, tremble carcasse et fonce Alphonse, encore un coup qu'on en finisse, à quoi ça sert de toute façon, en quoi est-ce que ça peut bien te plaire ? T'exciter ?...
      " Rémi... Je te vois !...
      Grouille, bouge de là !... "
      La tête allongée sous la bâtisse, une main appuyée à la bûche en train de lâcher, elle se réjouit de m'avoir surpris, elle va se faire écrabouiller ! »
      ( Réjean DUCHARME. « Va savoir », p.29, Paris, Gallimard, 1994, 267p., FTLFQ. )

    10. « J'ai capitulé, tout étourdi, soumis d'avance à ses conditions. Elle a accepté, l'air d'avoir un gros caprice à contenter... Pas ce que je pensais. Pas de danger. Juste envie de s'amuser jusqu'au bout de sa fusée. Elle m'a fait asseoir à table et noué la nappe autour du cou ; fait fermer les yeux et défendu de grouiller, pour ma santé...
      " Puis j'ai entendu cliqueter dans mon cou. Elle me coupait les cheveux ! Elle me recoiffait à son goût.
      – Elle t'a pas manqué. Elle s'est défoulé korrek...
      – Tant que ça ?... " »
      ( Réjean DUCHARME. « Va savoir », p.98, Paris, Gallimard, 1994, 267p., FTLFQ. )

  2. SE GROUILLER : V. pron.

    Définition : Se remuer, bouger.

    Exemples d'emploi :

    1. « [ ... ]
      Ent'deux joints
      tu pourrais faire qu'qu'chose
      Ent'deux joints
      tu pourrais t'grouiller l'cul
      [ ... ] »
      ( Pierre BOURGAULT. « Entre deux joints » [ chanson ], mise en musique et interprétée par Robert CHARLEBOIS, album « Solidaritude », Barclay 80173, 1973. )

    2. Photo tirée des Archives familiales Bonenfant, 1962 « Moi, mon accident, c'est en 1962, lorsque j'avais planté en bas du perron avec la corde à linge. Je m'étais cassé le cou. J'ai été 60 jours avec une pesée au cou. [ ... ] Après je suis revenue dans ma famille, avec un collier orthopédique de 3 pouces d'épais. Au lieu d'avoir de l'amélioration, je continuais toujours à ankyloser, au point de ne pouvoir manger toute seule. Là, le 1er septembre, avec Clémence, je suis allée voir le ramancheur, M. Joop. Je ne voulais pas. D'après les dires des médecins, c'était pas rose : " Elle est finie, votre mère ; elle pourra pas devenir mieux ". Clémence m'a dit : " On va essayer autre chose, maman : vous ne pouvez pas manger toute seule. Vous allez revirer en statue de sel, comme la femme de Lot ". Je ne pouvais pas me grouiller. » ( Propos de Alice SAINT-ARNAUD, dans « Notre terre amande » [ collectif ], p.40, éditions de la Catalogne, Saint-Narcisse de Champlain, 1977, 371p., AFB. [ Sur la photo ( Trois-Rivières, 1962, AFB ), Alice Saint-Arnaud recevait à l'hôpital sa fille Irène Bonenfant, religieuse snjm. ] )

    3. « J'viens d'débarquer d'un drôle de trip j'pas mal fucké
      J'tout mélangé pis j'sais pu trop où m'garrocher
      Mais j'me dis : hostie d'calice !
      Grouille-toé l'cul qu'on en finisse
      Prends ton grabbat. Sors du coma !
      Va-t'en dans l'bois ou ben tire-toé... »
      ( Plume LATRAVERSE. « Cris et écrits ( dits et inédits ) : Plume la traverse... l'époque », p.115, Verchères, Les Éditions Rebelles, 1983, 306 p., FTLFQ. )

    4. « Anita sort de son refuge et croise Gaston qui se promène encore en pyjama à une heure de l'après-midi.
      – Comment, t'es pas encore habillé ?... Envoye grouille-toi, que c'est que Camille va dire de toi ? »
      ( Marcelyne CLAUDAIS. « J'espère au moins qu'y va faire beau ! », p.17, Boucherville, Éditions de Mortagne, 1985, 522p., FTLFQ. )

    5. « – Écoutez, dit Chrétien, le " oui " est parti en grande, il va falloir se grouiller. » ( Claude FOURNIER. « René Lévesque : portrait d'un homme seul », p.226, Montréal, Les Éditions de l'Homme, 1993, 341p., FTLFQ. )

    6. « Mais j'hésitais à le faire lire par un éditeur et mes nouveaux amis, André Brassard, Louise Jobin, François Laplante, Ginette Lefebvre, commençaient à me reprocher gentiment – mais fermement – de ne pas me grouiller assez le cul pour être publié. » ( Michel TREMBLAY. « Un ange cornu avec des ailes de tôle », pp.217-218, Montréal - Arles, Leméac - Actes Sud, 1994, 249p., FTLFQ. )

    7. « – Peut-être qu'elle a une maladie cachée... des fois, ça couvre [ couve ] sous la cendre comme on dit...
      – Non, non, non... Quand on lui brasse la canistre, je vous dis qu'elle se grouille les petites fesses paresseuses... [ ... ] »
      ( André MATHIEU. « Aurore l'enfant martyre », p.356, Lac-Drolet, Éditions Nathalie, 1994, 479p., FTLFQ. )

    8. « [ ... ] C'est avec des mots, et rien d'autre, qu'il [ Pierre Bourgault ] a fait apparaître un pays dans l'imaginaire tout en lui conférant vraisemblance, maniant la langue dans tous ses registres, capable d'étaler une dialectique irréfutable mais aussi, avec la musique de Robert Charlebois, d'exhorter les Québécois à se grouiller le cul. » ( Michel VENNE. « Successeurs de Bourgault », Le Devoir, 18 juin 2003. )

    SYNONYMES : Se mouver, ( très fréquent ), se remuer, se mouver les gaiters, graisser ses bottes, se mouver les cannes, se pousser la dessaille ( vx ), haler sa crasse ( vx ), ( PPQ, CELM ).

    SYNTAGMES : « Se grouiller le berlot. Fig. " se dépêcher " ( vx ) » ( JunLex p.146 ). Loc. vulg. Se grouiller le cul, se grouiller le derrière. ( PPQ, CELM ).

    REMARQUE : À l'occasion, surtout chez les jeunes, le fr. fam. se magner.

    DÉRIVÉS : grouillant(e) « qui remue beaucoup », grouilleux « id. ».

HISTORIQUE : Grouiller v. intr. est une altération ( 1480 ), sous l'influence de verbes en –ouiller ( comme fouiller ), de l'ancien français grouler « s'agiter, s'ébranler » ( v. 1280 ) d'origine incertaine. Grouler peut représenter une variante de crouler « agiter, secouer » ( Xe s. ) ou encore un dérivé du dialectal grouée « foule, masse » ( Poitou ), qui se rattache au provençal grou « frai » et grova « frayer, pulluler » d'origine incertaine.

Grouiller, en français central tient le sens de « fourmiller » ( 1480 ) d'où, par extension, en parlant de personnes ou d'animaux, « s'agiter en tous sens » ( 1540 ) et « bouger, remuer » ( 1625 ), valeurs aujourd'hui vieillies et régionales, conservées notamment au Canada ( Québec ), sans les connotations de vitesse du français familier de France. Par extension, en effet, grouiller v. intr. et se grouiller signifient « se dépêcher » ( 1645, pron. ) d'usage familier ( DHLF, FEW ).

Grouiller et se grouiller « bouger » se retrouvent aussi dans les parlers français : Maine, Poitou, Vendée, Île de France, Centre, Bourgogne, Champagne, Lorraine et Franche-Comté ( FEW 22, 1231b ).

Au Québec, grouiller « bouger » est attesté une première fois en 1615, au moment où le verbe est encore en usage en France ( v. ci-haut ), puis il est relevé au Détroit par le père Potier et par un bon nombre de glossairistes, particulièrement Dunn ( 1880 ), Clapin ( 1894 ), Dionne ( 1909 ) ( v. à ce sujet, à la fin de l'article, la rubrique « Bibliographie et explications des sigles » ). Le verbe est cependant absent du « Glossaire du Parler au Canada » où on devait probablement le considérer comme un terme appartenant au français hexagonal. Grouiller « remuer » et se grouiller, avec la même acception ( sans l'idée de vitesse ), sont toujours d'emploi courant sur l'ensemble du territoire québécois ( PPQ, CELM ).

En Acadie, le mot est bien attesté, notamment par Antonine MAILLET : « grouiller – Un terme populaire qui veut dire bouger et se dépêcher. » ( « Pélagie-la-Charrette » ). Se grouiller « se remuer », pour sa part, a été relevé par Geneviève Massignon ( MassAcad ).

Se grouiller « bouger, remuer » est relevé en Louisiane ( DitchyLouis ) tandis qu'au Missouri Ward Allison DORRANCE souligne la présence de se grouiller et de grouiller « to move, to stir ( replacing standard French remuer ) ; to hurry » :
« – J'ai resté trois semaines comme ça au lit, sans pouvouère me grouiller. »
« – Ben, nous v'là d'dans la boue à c't'heure. Pas moyen de grouiller ! »
« – Prends ton chapeau, pi grouille-toué. Y'a pas beaucoup de temps. » ( DorrMiss ).
Catégories :
  1. Archaïsme et dialectalisme
  2. Id.


Serge Fournier
avec la collaboration de Guy Rivard ( de Rabaska Multimédia ) pour la mise en forme, la recherche des hyperliens et la collecte des exemples I-3, 8 et II-1, 2 et 8.

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L'auteur est professeur retraité de littérature et de linguistique au Collège Shawinigan,
vous pouvez le joindre à l'adresse électronique sefourni@sh.cgocable.ca.

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