
Un voyage de foin à Saint-Narcisse de Champlain durant l'été 1953. ( Photo tirée de « Une Alliance dans ses grandes lignes » [ collectif ], p.49, Éditions de la Catalogne, 2002, 408p, Archives familiales Bonenfant [ AFB ]. )
7 septembre 2004
Mise à jour : 13 sept. 2004
Capsule de chez nous
par Serge Fournier
Le mot de la semaine
VOYAGE
-A. VOYAGE
: Nom masc.
Définition :
- Courses, allées et venues pour effectuer le transport de
marchandises, de fardeaux, parfois de personnes.
Exemples d'emploi :
- «
C'est à l'entrée du lac que nous avons fixé la tente. Un peu avant
d'arriver au lac, je chassai devant moi un caribou qui suivait la même
route. Aujourd'hui, nous n'avons fait que 16 miles. Les deux voyages que
font les hommes nous arrêtent dans notre route. »
( Huguette TREMBLAY. « Journal
des voyages de Louis Babel,
1866-1868 »,
p.28, Montréal, 1977, Les
Presses de l'Université du Québec, XVI-161p. + 1c. [ Coll. Tekouerimat, 4 ],
FTLFQ. )
- «
Les effets laissés en arrière nous ayant allégés, mes hommes ont pu
tout transporter en deux voyages. »
( Huguette TREMBLAY. « Journal
des voyages de Louis Babel,
1866-1868 »,
p.27, Montréal, 1977, Les
Presses de l'Université du Québec, XVI-161p. + 1c. [ Coll. Tekouerimat, 4 ],
FTLFQ. )
- «
II faut croire que le médecin a confiance réellement que je guérisse, puisqu'il continue mon traitement, qu'on appelle Bronchoscopie. [ ... ] Je couche une nuit à l'hôpital et reviens le soir. [ ... ] Je pense que ça coûte plus cher que cela fait mal. Je ne sais pas le prix de chaque voyage. Quand je le demande, on me répond de ne pas penser à cela. Il n'est jamais question d'argent quand il s'agit d'une prescription du médecin. Une dame à l'hôpital a dit qu'autrefois c'était $50.00 mais que c'est plus cher aujourd'hui. Je ne serais pas surprise que mes petits voyages soient de $75.00 chaque fois. »
( Lettre de Sur Marie Irène BONENFANT, vers décembre 1953, Outremont, dans « Le festin de deux petites surs » [ collectif ], p.111, Saint-Narcisse, Éditions de la Catalogne, Coll. Le Galendor n°10, 250p.,
1994, AFB. )
- «
Le chauffeur a protégé la quarantaine d'enfants qui se trouvaient à
bord de son véhicule et, constatant que tout le monde était sain et sauf, a
décidé de poursuivre sa route. " Il n'est pas demeuré sur les lieux parce
qu'il n'a pas été heurté. Il avait encore un voyage à faire par la suite "
[ ... ]. »
( Le Journal de Québec, 16 mars 1993, p.3, FTLFQ. )
-B. VOYAGE ( DE FOIN, DE BOIS, DE CHARBON, etc. ) : Loc. nom.
Définition :
- Par métonymie. Quantité ( de foin, de bois, etc. ) contenue dans
la charge d'une charrette, d'un camion, etc. ; charge transportée.
Exemples d'emploi :
- «
Jolie ! Jolie ! dit amèrement la Douce, une beauté de d'moizelle ! C'est pas ça qui nous faut, à nous aut'es, filles d'habitants.
J'estimerais autant être moins jolie et avoir la capacité de Marichette. C'est elle qui vous décharge ça, un voyage de foin ! J'en avais ben de la jalouserie
en dedans de moé, allez, de la voir si forte...
[ ... ]. »
( Françoise. « Fleurs
champêtres », nouvelle « La Douce », p.118, Montréal, La Cie d'imprimerie Desaulniers, 1895, 205p., ICMH. )
- «
[ ... ] il reviendra se reposer de son travail, balancé par le mouvement
de sa charrette aux hautes ridelles, et mollement couché sur un moëlleux et
odorant voyage de foin, on l'entendra murmurer d'une voix monotone mais
douce, quelques-uns de ces mots, de ces mots si chers qui rappellent
l'ancienne mère-patrie [ ... ]. »
( Ernest GAGNON. « Pages
choisies », pp.103-104, Québec, J.-P. Garneau Librairie-Éditeur, 1917, 338p., FTLFQ. )
- «
Mais il est un enfant à culottes courtes, qui jamais ne monte sur les
voyages de foin, qui suit de préférence, sa branche à la main, avec laquelle
il fouette les pierres et recule les buissons. »
( Félix LECLERC. « Le
Fou de
l'Île », p.114, Montréal, éd. Fidès, 1962, 2e édition [ éd. originale 1946 ],
215p., NéoClas. )
- «
Oui, mais le reste de la page, insista Angélina, vous devez l'avoir ?
Ben, ma fille, si tu veux chercher une aiguille dans un voyage de foin, t'as
beau : la gazette est pêle-mêle dans le backstore. »
( Germaine GUÈVREMONT. « Marie-Didace », p.205, Montréal, éd. Fidès,
1974, [ éd. originale 1947 ], 210p., NéoClas. )
- «
On a déménagé toute la journée et vers la fin, ils avaient dompé un
voyage de bois qu'il fallait corder. »
( Inf. masc., 32 ans, Shawinigan,
1982, CELM. )
SYNONYMES : Pour le foin : charge, load ( pfs au masc. ), bérée « petit
voyage de foin, contenu du ber de la charrette ». Pour le bois : voyage
« quantité variable de bois » ( PPQ, CELM ).
SYNTAGMES : Charger un voyage de foin, faire un voyage, faire un voyage
comble, faire un gros voyage, faire un bon voyage, faire un voyage de
paresseux, fermer le voyage « remplir une charrette par-dessus bord » ( PPQ,
CELM ).
-C. VOYAGE ( avoir son ~ ) Loc. verbale.
Définition :
- Fig. Etre excédé par qqn, être fatigué de qqch ; en avoir par-dessus la
tête.
Exemples d'emploi :
- «
J'ai mon hostie de voyage ! [ ... ] Ça y est, a l'a gagné. J'ai pus rien
à faire icitte, moi, chus t'écurée quequ'chose de rare ! »
( Michel TREMBLAY. « Les
Belles-Surs », pp.67 et 68, Montréal, Leméac, 1972 [ édition
originale, 1968 ], 71p., CELM. )
- «
J'avais mon voyage comme on dit familièrement. Je rédige une lettre
fulminante au Devoir. »
( Claude JASMIN. « Jasmin par
Jasmin », p.88, Montréal,
éd. Claude Langevin, 1970, 138p., NéoClas. )
- «
Ça fait cinq ans que tu m'en promets un. J'ai mon voyage du vieux poêle
que ta sur nous a passé parce qu'elle n'en voulait plus à son camp d'été. »
( Clémence DESROCHERS. « J'ai des p'tites nouvelles pour vous
autres », p.23,
Montréal, éd. L'Aurore, 1974, 83p., NéoClas. )
- «
L'image, par définition, confère au discours une dimension réaliste qui
n'est pas nécessairement concrète. Par exemple, du temps qui se gâte ou du
ciel qui se couvre, on dira ici sans ambages que « ça se TORCHE » ou que
« ça se MORPIONNE ». Les expressions si courantes en canadien-français comme :
« ça m'ÉCURE » ou « c'est ÉCURANT » reflètent une sensibilité entachée
du réalisme le plus direct. Expressions imagées aussi que « TRICOTER dans le
trafic », « EN AVOIR SON VOYAGE », « ÊTRE AU COTON », « EN AVOIR PLEIN SON
CASQUE » et combien d'autres. »
( Philippe BARBAUD. « Parler d'ici. Notre
vision concrète des choses
( fin ) », La Presse Plus, Montréal, 3 novembre
1984, p.15, col.4-5 in LexiQué. )
- «
Le rêve que je fais pour le Québec, c'est qu'il réussisse à s'établir dans une vraie créativité, inédite, totale, comme petit pays et comme petite communauté francophone du Nord. Qu'on délaisse les voies tracées d'avance, les pratiques culturelles figées dans des genres, des courants, des modes. Je veux des uvres fortement individuelles. J'en ai mon voyage de l'uvre collective et méritoire des pionniers. Je veux un Québec calmé, lucide, audacieux, conscient de ses chances et capable de surmonter ses déboires historiques, convaincu qu'il peut devenir le pays qu'il veut : ce défi ne dépasse pas ses forces. »
( Joseph BONENFANT et Andrea MOORHEAD.
« Entre nous la neige [ correspondance québécaméricaine ] », p.120, Trois-Rivières, Écrits
des Forges, Coll. Estacades no.3,
1986, 123p., [ extrait d'une lettre de Joseph BONENFANT datée du 16 janvier 1983 ], AFB. )
- «
Ah, moé les boys, c'est fini ! Fini ! Ah ben maudit que j'ai mon
voyage de c'te job de fou-là ! C'est fini ! Fini ! »
( Louis HAMELIN. « Cowboy », p.274, Montréal, XYZ Éditeur, 1992, 420p., CELM. )
- «
[ ... ], même si nous en avions pour notre argent, vers la fin de la
première partie, je commençais à avoir mon voyage de voir des accessoires
tomber, des danseurs perdre leur costume et Line Renaud se casser la gueule
régulièrement, à cause des éclairages qui ne rentraient tout simplement pas
et qui la laissaient dans le noir, [ ... ] »
( André MONTMORENCY. « De la ruelle
au
boulevard », p.178, Montréal, Leméac, 1992, 275p., FTLFQ. )
- «
L'autre jour, nous apprenions que Jean Béliveau et Maurice Richard
venaient d'accéder à la plus haute distinction qu'il soit possible d'obtenir
au pays de Jean Chrétien [ L'Ordre du Canada ]. [ ... ] Non, mais
franchement : Maurice Richard, Honorable ! Comme combien d'autres ? " J'ai
mon voyage ", ai-je dit dans l'un de mes rares moments de populisme. Je ne
comprenais pas. Comme pour ajouter à mon incompréhension, lors de la
transmission télévisée, l'ancien joueur adulé saluait l'assistance, le
gouverneur-général et les préposés au vestiaire à la façon des athlètes sur
patins dans l'ancien Forum. »
( Gilles ARCHAMBAULT in Le
Devoir, p.A8, 2 nov. 1998, FTLFQ. )
- «
La comédienne Dominique Michel a côtoyé le regretté Jean
Lefebvre, en 1973, lors du tournage du film franco-québécois J'ai
mon voyage qui, en France, portait le titre de Quand c'est parti,
c'est parti. [ ... ] »
( Presse canadienne, « Dominique Michel avait tourné
avec le comique dans J'ai mon
voyage » Le
Devoir, 10 et 11 juillet 2004. )
SYNONYMES : Avoir sa charge, avoir sa claque ( DesRExpr ), avoir son quota,
en avoir plein son casque, en avoir plein sa tuque, en avoir plein le
pompon, être au coton, être loadé, être dosé, avoir sa dose ( CELM ).
- Fig. Être ivre.
Exemples d'emploi :
- «
Et l'heure passe. Arsène a son voyage. Il boit très vite et il parle
tout seul. »
( Jean-Jules RICHARD. « Faites-leur boire le
fleuve », p.292, éd.
Le Cercle du livre de France, 1970, 302p., NéoClas. )
- «
[ ... ] papa nous disait toujours qu'un copieux repas fait partie d'une belle noce. [ ... ] Dans l'après-midi les gens se sont amusés fermement. Certains petits mon oncles [ sic ] avaient le pied léger. A vrai dire, les waiters [ ... ] ne les avaient pas négligés, puisque la boisson était fournie gratuitement toute la journée. Un des mes frérots avec des lunettes était très drôle. [ ... ] Le soir, paraît-il chez le paternel, il " avait son voyage "; il s'était embarré dans la salle de bain et faisait
" New-York " [ sic ]. »
( Clémence BONENFANT in « Le très beau nom de mon
amour » [collectif], p.101, éditions de la Catalogne, Saint-Narcisse de Champlain, 1978, 210p.,
AFB.)
- Fig. Être surpris, déconcerté.
Exemples d'emploi :
- «
Sont déjà arrivés ? Ben, j'ai mon voyage ! Ça pas pris de temps ! »
( Michel TREMBLAY. « Les
Belles-Surs », p.8, Montréal, Leméac, 1972 [ édition
originale, 1968 ], 71p., CELM. )
- «
Oui, mon fils, nous avons admis que nous étions quelque peu
manichéens. C'est Chubby qui en était surpris : " Là, j'ai mon voyage ! " me
dira-t-il. »
( Jacques FERRON. « Le Ciel de
Québec », p.264, Montréal, éd. du
Jour, 1969, 404p., NéoClas. )
- «
J'avais mon voyage ! Je ne pouvais absolument pas le croire, j'étais
vraiment surprise quand elle m'a expliqué qu'elle faisait un troisième
voyage de noces en Italie. Tu imagines ! Trois mariages, trois voyages de
noces et les trois en Italie. »
( Inf. fém., 36 ans, Shawinigan, 1978, CELM. )
- «
Je l'avais vu rien qu'une fois et elle se souvenait de moi. Ouf !
C'était surprenant. J'avais mon voyage ! »
( Inf. masc., 21 ans,
St-Élie-de-Caxton, 1996, CELM. )
DÉRIVÉS : Voyagement « action de voyager », voyagerie « id. », voyageage
« id. », voyageable « endroit où on peut voyager » ( FTLFQ, CELM ).
SYNTAGMES : Voyage de + substantif donne lieu à une quantité
impressionnante de locutions, ainsi voyage de pêche, ~ de chasse, etc.
HISTORIQUE :
Voyage apparaît sous la forme veiage ( 1080 ), puis veage,
voiage ( XIIe s. ), viage, enfin voyage ( 1480 ). Le mot est issu du latin
viaticum « ce qui sert à faire la route », emprunté en français sous la
forme viatique, puis « voyage » lui-même dérivé de via « voie » ( DHLF,
FEW ). Voyage s'est employé par métonymie ( 1445 ) pour désigner ce que l'on
transporte en un voyage, c'est-à-dire une charretée d'où le sens ( 1872 ) de
« charge transportée » qui a disparu. Par extension, voyage désigne ( avant
1534 ) un déplacement effectué à plusieurs reprises sur le même trajet. Le
mot se spécialise au XVIIe s. ( 1676 ) pour « course que fait une personne
pour transporter qqn ou qqch » ( DHLF, FEW ). Le fait de se déplacer étant
lié au mode de transport, aux activités sociales de transport et de
déplacement des êtres humains, les emplois se multiplient au XIXe s. et
surtout au XXe s. : voyage d'affaires, de tourisme, voyages organisés, en
groupe ( DHLF, FEW ).
En français québécois les acceptions de voyage ( 1670 ) « déplacement »
( voir sens A ) et, par extension, « quantité contenue dans la charge »
( 1730 ) ( voir sens B ) sont bien attestées et leur vitalité d'emploi n'a cessé
de croître. La locution avoir son voyage ( 1940 ) est une figure à partir de
voyage « charge complète ». L'expression populaire est encore largement
répandue dans tout le Québec. Voyage, lorsqu'il s'agit de désigner un
« convoi, groupe de véhicules et personnes qui se déplacent, font route
ensemble et se dirigent vers un même point », très employé au XVIIIe s. et
au XIXe s., est de nos jours désuet :
« Certains itinéraires d'hiver
acquirent jadis une valeur de grande circulation, ainsi le cours de la
Saint-Maurice gelé servit longtemps d'artère d'approvisionnement pour les
nombreux chantiers de bûcherons établis dans le haut bassin ; des caravanes
ou voyages composés de cinquante à soixante traîneaux, partaient des Piles,
ancien terminus du chemin de fer, vers les hauts, pour porter aux chantiers grains, foin, lard, instruments, vêtements [ ... ]. »
( Pierre DEFFONTAINES. « L'Homme et l'hiver au Canada », pp.189 et 190,
Gallimard, 1957, 293p., CELM ).
Pour sa part, la locution verbale figurée ( en fonction attribut ), faire un voyage allège « faire un voyage sans rien
rapporter » ( BDLP-INT ) ne s'entend presque plus et semble bien en voie de
disparition.
Voyage « contenu de la charge » est aussi attesté en Acadie ( MassAcad,
PoirAcad, BDLP-INT ).
Voyage est attesté en Louisiane dans un voyage de bois « a load of wood »
( Read ) de même qu'avec les acceptions de « charroi », « voiturage » et
" voyage de bois , etc. " ( DitchyLouis ) ( voir B dans l'article ) ; dans la
vallée du Mississipi voyage de foin « a load of hay » ( McDermMiss ).
L'anglais canadien a retenu sous l'influence du français québécois voyage
« a trip inland with a fur brigade » ( DictCan ) ( voir Hist. ).
Catégories :
- Archaïsme,
- Id.
- I. Innovation sémantique
II. Id.
Serge Fournier
avec la collaboration de Guy Rivard (de Rabaska Multimédia) pour la mise en forme, la recherche des hyperliens et la collecte des exemples AI-3, BI-1, CI-5, 9 et CII-2.
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L'auteur est professeur retraité de littérature et de linguistique au Collège Shawinigan,
vous pouvez le joindre à l'adresse électronique sefourni@sh.cgocable.ca.
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