Rabaskronik,
par Guy Rivard
avec quelques extraits de textes de Claude Arnaud Bonenfant
JE SAURAI ME RELEVER
Après des mois d'abandon total, je viens de mettre à jour
l'une des pages du site que j'avais créé suite au
décès de Guy Drouin. Mon bien-aimé, Claude
Bonenfant, y relate la cérémonie laïque qu'il avait
alors animée à la mémoire de notre ami. C'est en
fait la légende sous la photo qui nécessitait encore une
fois une mise à jour. Car j'avais déjà dû en
effectuer une en avril dernier, pour préciser qu'un autre grand
ami, Jean Lafrenière, était à son tour
décédé. Troublante image
où la ronde de la mort semble pouvoir l'emporter sur la vie, en
un rien de temps.
Il y avait donc eu Guy Drouin fin avril 2003. Puis Jean
Lafrenière début avril 2004. « Jamais
deux sans trois... Qui sera le prochain ? »,
avais-je par la suite banalement demandé à Claude un soir
où nous cuisinions, ignorant que j'allais tenir la
réponse dans mes bras huit mois plus tard, en cette nuit du 12
janvier 2005 au cours de laquelle Claude allait, en position
d'accouchement, « bonenfanter » sa mort en quelques heures,
sans grandes douleurs Dieu merci, tout tout doucement, chez nous comme
il le souhaitait tant, bien plus conscient que moi de sa fin imminente.
Et jusque sur ce lit électrique d'agonie, le moindre geste lui
faisant du bien se traduisit invariablement par son soupir de
satisfaction coutumier : « Ah ! le bonheur...
» Chastes caresses, dernière communion amoureuse de
deux vieux amants, avec en sourdine la musique d'un violon chinois
jouant « A lover's tears » (
merci encore Ghyslaine ). Son regard quelques
minutes avant de s'éteindre s'illumina soudain, plongé
ailleurs, à l'aube d'une métamorphose qui
m'échappait totalement. Et il ne resta plus que son corps, vide
de vie. Et sous l'épiderme, cette merde de grand farceur
carcinome périssant.
Les jours qui ont précédé les funérailles,
j'ai tenté plusieurs fois de vous écrire quelque chose,
rédiger un témoignage. Peine perdue.
L'anéantissement me rendait tout à fait incapable de dire
tout le bonheur que m'a procuré notre relation qui entrait dans
sa vingtième année. ( Nous avions
été présentés l'un à l'autre
–éternel merci Nicole– le soir de l'anniversaire de
Claude en 1985 dans un bar disco gai trifluvien ; je me
faisais toujours une fierté d'être en quelque sorte son
cadeau, l'un des présents de la vie qu'il déballait
toujours avec grâce et beaucoup de plaisir, ma foi. )
Ne pouvant témoigner, j'eus l'idée de laisser la parole
à Claude, par le biais d'extraits de ses derniers écrits.
Comme plusieurs l'ont demandé, je vous les retranscris.
Premier extrait, dont le point de départ est son père
:
regard
d'Alphonse quand très maigre :
derrière et devant le théâtre des yeux
oh! bizarre de lapsus car je devais écrire la vitre.
La séparation entre la vie et la mort ne serait-elle qu'une
membrane. On y est d'un côté un plein rempli à ras
bord de pétillements, de transactions chimiques, de
mystères inénarrables, de cumuls de temps variables. De
l'autre côté un plein aussi –le monde, la vie,
l'univers–, mais du vide de ce qui n'est pas nous, de ce qui ne
nous est pas connu [...] Tout cela séparé par la membrane
yeux (la plus significative) et délimité par la membrane
peau, vieil épiderme de 54 ans, parfois dépigmenté
par l'âge.
Peau – peau – peau – caresse – point de
rencontre de deux univers qui se juxtaposent, frottent, conjoignent les
deux immenses pleins à même température.
[ Claude Arnaud Bonenfant, 31 décembre
2004 ]
Deuxième
extrait ( passage souligné non lu à
l'église, faute de temps ) :
[ ... ]
Dès l'admission à l'urgence, c'est la loi du «
repos absolu ». Interdiction de se lever
debout. La vertèbre pourrait se disloquer et paralyser «
cette viande de plus en plus métastasée
». Je m'emporte sciemment [ en employant ces
termes affreux, sales... ] car je veux remercier cette
bonne vieille carcasse à qui je ne peux que rendre grâce,
elle m'a bien servi et elle m'a rendu heureux, moi le narcisse
avoué, dans ma condition de gay. Avouons, je m'aimais moins
quand j'étais gras et plantureux, mais j'ai passé le plus
clair de ma vie plutôt svelte. Alors! Et de me retrouver aminci,
le visage émacié, me réjouit... au niveau
esthétique. Donc, pour ne pas casser par le milieu, on m'a
instantanément fait faire un corset en polymère, deux
coquilles facilement ajustables, que je dois porter quand je me
déplace, quand je suis debout, et au début, même
quand je suis assis.
Même depuis mon retour à la maison,
j'hésite, même assis à table, à ne pas le
porter; j'ai peur que ma cage thoracique ne soit pas suffisamment
assujettie à cette deuxième enveloppe, surtout qu'avec
mon amaigrissement, le tissu musculaire doit y être de moins en
moins présent et résistant.
Avec cette armure, toute extérieure soit-elle, j'ai l'impression
de jouer un tour au Grand farceur. Mais loin de moi l'idée de
l'emprisonner. Au contraire!
Quand je suis harassé par cette coquille, je pense à ma
mère Alice qui sexagénaire a dû porter un corset de
plâtre pendant six mois suite à une chute du poêle
à bois. Avec d'ingénieuses baguettes nous arrivions
à rejoindre toutes les parties avant et arrière de son
abdomen afin de la soulager de telle ou telle démangeaison,
voire même la chatouiller un brin ici et là. Je me dis que
mes petits agacements ne sont rien en rapport avec son abdomen
emprisonné et coincé 24 heures par jour.
Alice, bonjour, Alice, toi le modèle absolu de la droiture, de
la ténacité et de la générosité. Ton
fils, le benjamin, t'adresse sa prière.
[ Claude Arnaud Bonenfant ]
Dernier extrait lu
( en fait, une petite note de bas de page ) :
nuage :
eau en vacance
douleur éconduite
comme une mauvaise conseillère
la douleur souhaite la mort,
Jésus apprends-moi à ne plus souffrir,
la maigreur même extrême n'est pas pitoyable,
[Jésus apprends-moi] à ne plus vouloir souffrir
[ Claude Arnaud Bonenfant ]
Le choix de ces
extraits fut fait durant les obsèques mêmes, alors que
j'étais assis au premier rang, que j'aurais pu à tout
moment toucher le cercueil de Claude. Mais c'est le cœur de
chaque personne présente que je voulais atteindre avec les mots
de mon amour. Comme le père célébrant Gentil
Turcotte –qui avait enseigné à Claude au
séminaire Saint-Antoine– a si bien su le faire avec
quelques souvenirs en homélie. De sa bouche, en plein temple,
j'ai même eu droit au titre extrême de «
compagnon de vie ».
Petite consolation. Car depuis des mois, des années, nous
voyons, entendons et avons subi tant de « monsermonneurs
» qui prennent les ondes [ et perdent les pédales
] contre les couples gais. « Aimez-vous,
mais faites pas l'amour! » En d'autres mots, vivez
en niant qui vous êtes au nom du Père céleste qui
vous a fait ainsi zizi soit-il.
Quant à moi, je crois que l'attitude hospitalière de mon
père terrestre est beaucoup plus près du message
christique, lui qui voyant Lise ( l'ex-épouse de Claude
) isolée en milieu de rangée au début de la
cérémonie religieuse, la fait avancer jusqu'aux premiers
bancs entre nous, lui qui lorsque je descends du chœur
après ma lecture, se lève spontanément pour me
serrer dans ses bras, les yeux roulant dans l'eau, lui qui lors du
décès de monsieur Bonenfant il y a douze ans, avait
tenté de réconforter Claude comme son propre enfant,
s'offrant à tenir rôle de second père et le
prouvant par quantité de gestes gratuits et de délicates
attentions, jusqu'à la toute fin. Ainsi en novembre, alors que
le diagnostic médical dérapa soudain de simple entorse
lombaire à cancer généralisé, que Claude
était hospitalisé d'urgence et que j'étais dans le
jus dans mes petits souliers, mon vieux père de 74 ans est venu
passer une semaine pour terminer la peinture des appartements du
sous-sol qu'un vache incendie criminel avait endommagé
l'été dernier.
Mes parents avaient été confrontés à une
période de grande remise en question de leurs valeurs lorsque,
frôlant la trentaine, j'avais décidé de sortir du
placard et que je leur annonçai que je partais pour la ville
afin de pouvoir vivre en tant qu'homosexuel –ce que je me suis
senti être dès ma petite enfance. Homosexuel !
le mot horrible était lâché. Pour mon père
particulièrement, lui qui apprenait que « son
fils aîné en qui il avait mis toutes ses complaisances
» était ce que le monde du village appelait
vulgairement « un fife ».
Père et mère ont réussi à passer outre
leurs préjugés, à s'ouvrir et à
évoluer, se laissant uniquement guider par leur amour,
inconditionnel. Et puis j'ai rencontré Claude, un être si
tant aimable qu'ils l'ont très bientôt aimé, tout
naturellement.
Une parfaite inconnue de mes parents leur a
téléphoné une dizaine de jours après les
funérailles. Connaissant Claude, la dame se sentait un devoir de
les remercier pour l'avoir si bien accueilli dans notre famille. Car
elle aussi a un fils gai qui a plein de qualités et qui vit en
couple depuis bien des années, mais lui, son beau-père le
rejette, catégoriquement. Quelle triste défaut
d‘amour, conforté par les « monsermonneurs
».
J'ai bien peu donné de nouvelles depuis le départ de
Claude. Pour faire image, je dirai que j'ai l'allure du vieux cornichon
resté au fond du pot caché dans un immense frigo
doré. Mais en ce temps pascal, j'ouvre un peu la porte pour
partager avec vous mes réflexions silencieuses, alors que dans
toutes les églises du monde on prêchi-prêcha sur
l'amour du Père et sur celui du Fils, à grands coups de
rites, certes riches de sens, mais enrobés d'un fastueux
clinquant qui domine le Dominus. Et dans quelques jours, le message
d'Amourrrrr bien roulé et encensé refera place à
celui de l'intolérance tordue, voire crasse. Ces haut-parleurs
d'amour « pasteurisé » allongent
pourtant en se croisant les doigts –et parfois d'autres
membres– la déjà trop longue procession des jeunes
adultes déchirés, rejetés, suicidés parce
qu'on leur interdit d'aimer qui leur plaît, tout simplement. Vous
ne voyez pas tout le mal que vous faites? Pharisiens !
Ayant appris vos us et coutumes comme fils de bedeau, ayant aussi connu
trois de vos petits séminaires et, à 13 ans, l'initiation
au lit d'un abbé directeur de conscience... je peux affirmer que
je connais vos coulisses. Le sperme et le sang sèchent dans vos
pratiques manuterges, monsignori !
Prélats, votre rejet public, je le vis à présent
en tant que veuf sans droit de l'être vraiment. Laissez la
redéfinition du mariage civil à César afin qu'il
assure les mêmes droits à tous les citoyens, et
exercez-vous plutôt à replacer l'amour du Christ en
tête de votre ministère, et non plus vos sacro-saintes
traditions doctrinaires éculées. Car vos agressions
discriminatoires répétées pourraient très
bien se retourner contre vous. Vous le savez en vérité,
ce n'est pas le prêtre qui donne le sacrement de mariage, mais
bien les deux amoureux qui se donnent l'un à l'autre devant Dieu
et son représentant simple témoin. Faudra-t-il
ressusciter en le modernisant l'audacieux pied de nez que nos
aïeux faisaient à l'Église catholique en se mariant
à la gaumine ? ( À
l'époque la pratique était hétéro.
) À présent, imaginez les centaines de couples
d'hommes, de femmes hantant ici et là vos chapelles à une
messe quelconque et qui, au moment de la consécration,
s'échangent en douce serments d'amour et alliances devant Dieu. «
Au nom du Père Et... » Et les
voilà bénis.
Je me devais de délivrer cette libre pensée que je
partageais avec Claude. ( Bien que, tout pacificateur
qu'il était, il aurait assurément négocié
le virage afin que j'y mette la pédale douce... Mais il n'est
plus de ce monde. ) Je ne le remercierai jamais assez de
m'avoir permis d'affirmer bien haut et bien franc avec ses mots «
ma condition de gay » et notre amour en
pleine église assemblée. Petit miracle dans la grisaille.
Grâce à lui.
Je vous laisse sur un autre texte de Claude, le premier d'un nouveau
cahier que Lise venait de lui offrir, dans lequel il épilogue
sur notre vie de couple. La finale n'est guère
réjouissante pour moi à brève
échéance, mais j'ai connu et partagé avec Claude
tant de moments d'intense bonheur, de tendresse complice, de labeurs et
d'épreuves aussi, je saurai y puiser la force pour me relever et
vivre mon deuil dans cet univers parallèle à celui de mes
amis et de mon amour repartis Dieu sait où. Et pour la suite, je
ferai confiance à la vie comme Claude savait si bien le faire.
Oui, je saurai me relever avec lui en moi, debout bien droit et
imprégné de ce que nous ayons si proches
été automne hiver derniers. Bon printemps.
Guy Rivard
Trois-Rivières, du 25 au 28 mars 2005 [ congé
pascal ]
Réflexe de la
première page : trouver un titre. Non. Un autre conditionnement
: ne pas biffer, toujours aller à l'essentiel. Si
possible. Comme s'il n'y avait qu'à cueillir les fruits et les
déposer dans leur beauté immuable.
Le fait d'être dans cet état particulier de la
dernière saison ne m'accordera pas cette grâce. Je le
sais. Tout au plus dois-je me laisser submerger par cette douceur de
choses qui a envahi notre vie, à Guy et moi, depuis que nous
avons découvert la magie de l'instant. Les déneigeuses
agressent toujours la souhaitable torpeur de la nuit, les pantins Bush
et Martin terrifient l'intelligence la plus élémentaire.
Moi, Claude Arnaud, je ne veux plus que transcrire la conscience
heureuse d'un arbre de Noël qui bat le froid sur la terrasse. Le
Haut de la Grande-Ligne de mon enfance s'est transporté dans la
ruelle Ste-Angèle de Trois-Rivières. Les petites ampoules
vertes et bleues tracent une longue banderole de lumière entre
mon enfance de famille tricotée serrée, et le couple peu
bavard qui vient de comprendre ( mille synonymes ici
à ajouter ) l'intensité de l'instant, la
valeur de la durée, qui avait déjà compris depuis
longtemps la plénitude de la fidélité offerte
gratuitement, un couple étonné qui vient de se rendre
compte combien sont peu nombreux, somme toute, ceux qui ont la chance
de pouvoir se fier sur quelqu'un. Se fier sur quelqu'un. À
l'heure de la mort, un amoureux ( de longue date entendons-nous
) c'est le lait intarissable de la mère-vie qui ne t'a
jamais oublié. Constatation étonnante, criante de
vérité.
Claude Arnaud Bonenfant
Trois-Rivières, 21 décembre 2004
Claude Bonenfant et Guy Rivard
lors du party à lunettes du Jour de l'an 1991 dans la grande
famille Bonenfant
P.S.: En attendant la création d'un site dédié
à la mémoire de Claude Arnaud, voici quelques liens
menant aux principales sections qu'il a enrichies de ses textes, lui
qui dans l'ombre fut le capitaine en second de l'aventure Rabaska. Et
n'hésitez pas à m'écrire.
GR
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