28 mars 2005



Rabaskronik,
par Guy Rivard
avec quelques extraits de textes de Claude Bonenfant


JE SAURAI ME RELEVER


Après des mois d'abandon total, je viens de mettre à jour l'une des pages du site que j'avais créé suite au décès de Guy Drouin. Mon bien-aimé, Claude Bonenfant, y relate la cérémonie laïque qu'il avait alors animée à la mémoire de notre ami. C'est en fait la légende sous la photo qui nécessitait encore une fois une mise à jour. Car j'avais déjà dû en effectuer une en avril dernier, pour préciser qu'un autre grand ami, Jean Lafrenière, était à son tour décédé. Troublante image où la ronde de la mort semble pouvoir l'emporter sur la vie, en un rien de temps.

Il y avait donc eu Guy Drouin fin avril 2003. Puis Jean Lafrenière début avril 2004. « Jamais deux sans trois... Qui sera le prochain ? », avais-je par la suite banalement demandé à Claude un soir où nous cuisinions, ignorant que j'allais tenir la réponse dans mes bras huit mois plus tard, en cette nuit du 12 janvier 2005 au cours de laquelle Claude allait, en position d'accouchement, « bonenfanter » sa mort en quelques heures, sans grandes douleurs Dieu merci, tout tout doucement, chez nous comme il le souhaitait tant, bien plus conscient que moi de sa fin imminente. Et jusque sur ce lit électrique d'agonie, le moindre geste lui faisant du bien se traduisit invariablement par son soupir de satisfaction coutumier : « Ah ! le bonheur... » Chastes caresses, dernière communion amoureuse de deux vieux amants, avec en sourdine la musique d'un violon chinois jouant « A lover's tears » ( merci encore Ghyslaine ). Son regard quelques minutes avant de s'éteindre s'illumina soudain, plongé ailleurs, à l'aube d'une métamorphose qui m'échappait totalement. Et il ne resta plus que son corps, vide de vie. Et sous l'épiderme, cette merde de grand farceur carcinome périssant.

Les jours qui ont précédé les funérailles, j'ai tenté plusieurs fois de vous écrire quelque chose, rédiger un témoignage. Peine perdue. L'anéantissement me rendait tout à fait incapable de dire tout le bonheur que m'a procuré notre relation qui entrait dans sa vingtième année. ( Nous avions été présentés l'un à l'autre –éternel merci Nicole– le soir de l'anniversaire de Claude en 1985 dans un bar disco gai trifluvien ; je me faisais toujours une fierté d'être en quelque sorte son cadeau, l'un des présents de la vie qu'il déballait toujours avec grâce et beaucoup de plaisir, ma foi. ) Ne pouvant témoigner, j'eus l'idée de laisser la parole à Claude, par le biais d'extraits de ses derniers écrits. Comme plusieurs l'ont demandé, je vous les retranscris.

Premier extrait, dont le point de départ est son père :

regard d'Alphonse quand très maigre :
derrière et devant le théâtre des yeux
oh! bizarre de lapsus car je devais écrire la vitre.

La séparation entre la vie et la mort ne serait-elle qu'une membrane. On y est d'un côté un plein rempli à ras bord de pétillements, de transactions chimiques, de mystères inénarrables, de cumuls de temps variables. De l'autre côté un plein aussi –le monde, la vie, l'univers–, mais du vide de ce qui n'est pas nous, de ce qui ne nous est pas connu [...] Tout cela séparé par la membrane yeux (la plus significative) et délimité par la membrane peau, vieil épiderme de 54 ans, parfois dépigmenté par l'âge.

Peau – peau – peau – caresse – point de rencontre de deux univers qui se juxtaposent, frottent, conjoignent les deux immenses pleins à même température.

[ Claude Arnaud Bonenfant, 31 décembre 2004 ]
Deuxième extrait ( passage souligné non lu à l'église, faute de temps ) :

[ ... ] Dès l'admission à l'urgence, c'est la loi du « repos absolu ». Interdiction de se lever debout. La vertèbre pourrait se disloquer et paralyser « cette viande de plus en plus métastasée ». Je m'emporte sciemment [ en employant ces termes affreux, sales... ] car je veux remercier cette bonne vieille carcasse à qui je ne peux que rendre grâce, elle m'a bien servi et elle m'a rendu heureux, moi le narcisse avoué, dans ma condition de gay. Avouons, je m'aimais moins quand j'étais gras et plantureux, mais j'ai passé le plus clair de ma vie plutôt svelte. Alors! Et de me retrouver aminci, le visage émacié, me réjouit... au niveau esthétique. Donc, pour ne pas casser par le milieu, on m'a instantanément fait faire un corset en polymère, deux coquilles facilement ajustables, que je dois porter quand je me déplace, quand je suis debout, et au début, même quand je suis assis.

Même depuis mon retour à la maison, j'hésite, même assis à table, à ne pas le porter; j'ai peur que ma cage thoracique ne soit pas suffisamment assujettie à cette deuxième enveloppe, surtout qu'avec mon amaigrissement, le tissu musculaire doit y être de moins en moins présent et résistant.

Avec cette armure, toute extérieure soit-elle, j'ai l'impression de jouer un tour au Grand farceur. Mais loin de moi l'idée de l'emprisonner. Au contraire!


Quand je suis harassé par cette coquille, je pense à ma mère Alice qui sexagénaire a dû porter un corset de plâtre pendant six mois suite à une chute du poêle à bois. Avec d'ingénieuses baguettes nous arrivions à rejoindre toutes les parties avant et arrière de son abdomen afin de la soulager de telle ou telle démangeaison, voire même la chatouiller un brin ici et là. Je me dis que mes petits agacements ne sont rien en rapport avec son abdomen emprisonné et coincé 24 heures par jour.

Alice, bonjour, Alice, toi le modèle absolu de la droiture, de la ténacité et de la générosité. Ton fils, le benjamin, t'adresse sa prière.

[ Claude Arnaud Bonenfant ]
Dernier extrait lu ( en fait, une petite note de bas de page ) :
nuage : eau en vacance
douleur éconduite
comme une mauvaise conseillère
la douleur souhaite la mort,
Jésus apprends-moi à ne plus souffrir,
la maigreur même extrême n'est pas pitoyable,
[Jésus apprends-moi] à ne plus vouloir souffrir

[ Claude Arnaud Bonenfant ]
Le choix de ces extraits fut fait durant les obsèques mêmes, alors que j'étais assis au premier rang, que j'aurais pu à tout moment toucher le cercueil de Claude. Mais c'est le cœur de chaque personne présente que je voulais atteindre avec les mots de mon amour. Comme le père célébrant Gentil Turcotte –qui avait enseigné à Claude au séminaire Saint-Antoine– a si bien su le faire avec quelques souvenirs en homélie. De sa bouche, en plein temple, j'ai même eu droit au titre extrême de « compagnon de vie ».

Petite consolation. Car depuis des mois, des années, nous voyons, entendons et avons subi tant de « monsermonneurs » qui prennent les ondes [ et perdent les pédales ] contre les couples gais. « Aimez-vous, mais faites pas l'amour! » En d'autres mots, vivez en niant qui vous êtes au nom du Père céleste qui vous a fait ainsi zizi soit-il.

Quant à moi, je crois que l'attitude hospitalière de mon père terrestre est beaucoup plus près du message christique, lui qui voyant Lise ( l'ex-épouse de Claude ) isolée en milieu de rangée au début de la cérémonie religieuse, la fait avancer jusqu'aux premiers bancs entre nous, lui qui lorsque je descends du chœur après ma lecture, se lève spontanément pour me serrer dans ses bras, les yeux roulant dans l'eau, lui qui lors du décès de monsieur Bonenfant il y a douze ans, avait tenté de réconforter Claude comme son propre enfant, s'offrant à tenir rôle de second père et le prouvant par quantité de gestes gratuits et de délicates attentions, jusqu'à la toute fin. Ainsi en novembre, alors que le diagnostic médical dérapa soudain de simple entorse lombaire à cancer généralisé, que Claude était hospitalisé d'urgence et que j'étais dans le jus dans mes petits souliers, mon vieux père de 74 ans est venu passer une semaine pour terminer la peinture des appartements du sous-sol qu'un vache incendie criminel avait endommagé l'été dernier.

Mes parents avaient été confrontés à une période de grande remise en question de leurs valeurs lorsque, frôlant la trentaine, j'avais décidé de sortir du placard et que je leur annonçai que je partais pour la ville afin de pouvoir vivre en tant qu'homosexuel –ce que je me suis senti être dès ma petite enfance. Homosexuel ! le mot horrible était lâché. Pour mon père particulièrement, lui qui apprenait que « son fils aîné en qui il avait mis toutes ses complaisances » était ce que le monde du village appelait vulgairement « un fife ». Père et mère ont réussi à passer outre leurs préjugés, à s'ouvrir et à évoluer, se laissant uniquement guider par leur amour, inconditionnel. Et puis j'ai rencontré Claude, un être si tant aimable qu'ils l'ont très bientôt aimé, tout naturellement.

Une parfaite inconnue de mes parents leur a téléphoné une dizaine de jours après les funérailles. Connaissant Claude, la dame se sentait un devoir de les remercier pour l'avoir si bien accueilli dans notre famille. Car elle aussi a un fils gai qui a plein de qualités et qui vit en couple depuis bien des années, mais lui, son beau-père le rejette, catégoriquement. Quelle triste défaut d‘amour, conforté par les « monsermonneurs ».

J'ai bien peu donné de nouvelles depuis le départ de Claude. Pour faire image, je dirai que j'ai l'allure du vieux cornichon resté au fond du pot caché dans un immense frigo doré. Mais en ce temps pascal, j'ouvre un peu la porte pour partager avec vous mes réflexions silencieuses, alors que dans toutes les églises du monde on prêchi-prêcha sur l'amour du Père et sur celui du Fils, à grands coups de rites, certes riches de sens, mais enrobés d'un fastueux clinquant qui domine le Dominus. Et dans quelques jours, le message d'Amourrrrr bien roulé et encensé refera place à celui de l'intolérance tordue, voire crasse. Ces haut-parleurs d'amour « pasteurisé » allongent pourtant en se croisant les doigts –et parfois d'autres membres– la déjà trop longue procession des jeunes adultes déchirés, rejetés, suicidés parce qu'on leur interdit d'aimer qui leur plaît, tout simplement. Vous ne voyez pas tout le mal que vous faites? Pharisiens ! Ayant appris vos us et coutumes comme fils de bedeau, ayant aussi connu trois de vos petits séminaires et, à 13 ans, l'initiation au lit d'un abbé directeur de conscience... je peux affirmer que je connais vos coulisses. Le sperme et le sang sèchent dans vos pratiques manuterges, monsignori !

Prélats, votre rejet public, je le vis à présent en tant que veuf sans droit de l'être vraiment. Laissez la redéfinition du mariage civil à César afin qu'il assure les mêmes droits à tous les citoyens, et exercez-vous plutôt à replacer l'amour du Christ en tête de votre ministère, et non plus vos sacro-saintes traditions doctrinaires éculées. Car vos agressions discriminatoires répétées pourraient très bien se retourner contre vous. Vous le savez en vérité, ce n'est pas le prêtre qui donne le sacrement de mariage, mais bien les deux amoureux qui se donnent l'un à l'autre devant Dieu et son représentant simple témoin. Faudra-t-il ressusciter en le modernisant l'audacieux pied de nez que nos aïeux faisaient à l'Église catholique en se mariant à la gaumine ? ( À l'époque la pratique était hétéro. ) À présent, imaginez les centaines de couples d'hommes, de femmes hantant ici et là vos chapelles à une messe quelconque et qui, au moment de la consécration, s'échangent en douce serments d'amour et alliances devant Dieu. « Au nom du Père Et... » Et les voilà bénis.

Je me devais de délivrer cette libre pensée que je partageais avec Claude. ( Bien que, tout pacificateur qu'il était, il aurait assurément négocié le virage afin que j'y mette la pédale douce... Mais il n'est plus de ce monde. ) Je ne le remercierai jamais assez de m'avoir permis d'affirmer bien haut et bien franc avec ses mots « ma condition de gay » et notre amour en pleine église assemblée. Petit miracle dans la grisaille. Grâce à lui.

Je vous laisse sur un autre texte de Claude, le premier d'un nouveau cahier que Lise venait de lui offrir, dans lequel il épilogue sur notre vie de couple. La finale n'est guère réjouissante pour moi à brève échéance, mais j'ai connu et partagé avec Claude tant de moments d'intense bonheur, de tendresse complice, de labeurs et d'épreuves aussi, je saurai y puiser la force pour me relever et vivre mon deuil dans cet univers parallèle à celui de mes amis et de mon amour repartis Dieu sait où. Et pour la suite, je ferai confiance à la vie comme Claude savait si bien le faire. Oui, je saurai me relever avec lui en moi, debout bien droit et imprégné de ce que nous ayons si proches été automne hiver derniers. Bon printemps.


Guy Rivard
Trois-Rivières, du 25 au 28 mars 2005 [ congé pascal ]



Réflexe de la première page : trouver un titre. Non. Un autre conditionnement : ne pas biffer, toujours aller à l'essentiel. Si possible. Comme s'il n'y avait qu'à cueillir les fruits et les déposer dans leur beauté immuable.

Le fait d'être dans cet état particulier de la dernière saison ne m'accordera pas cette grâce. Je le sais. Tout au plus dois-je me laisser submerger par cette douceur de choses qui a envahi notre vie, à Guy et moi, depuis que nous avons découvert la magie de l'instant. Les déneigeuses agressent toujours la souhaitable torpeur de la nuit, les pantins Bush et Martin terrifient l'intelligence la plus élémentaire. Moi, Claude Arnaud, je ne veux plus que transcrire la conscience heureuse d'un arbre de Noël qui bat le froid sur la terrasse. Le Haut de la Grande-Ligne de mon enfance s'est transporté dans la ruelle Ste-Angèle de Trois-Rivières. Les petites ampoules vertes et bleues tracent une longue banderole de lumière entre mon enfance de famille tricotée serrée, et le couple peu bavard qui vient de comprendre ( mille synonymes ici à ajouter ) l'intensité de l'instant, la valeur de la durée, qui avait déjà compris depuis longtemps la plénitude de la fidélité offerte gratuitement, un couple étonné qui vient de se rendre compte combien sont peu nombreux, somme toute, ceux qui ont la chance de pouvoir se fier sur quelqu'un. Se fier sur quelqu'un. À l'heure de la mort, un amoureux ( de longue date entendons-nous ) c'est le lait intarissable de la mère-vie qui ne t'a jamais oublié. Constatation étonnante, criante de vérité.


Claude Arnaud Bonenfant
Trois-Rivières, 21 décembre 2004

Claude Bonenfant et Guy Rivard au Jour de l'an 1991

Claude Bonenfant et Guy Rivard
lors du party à lunettes du Jour de l'an 1991 dans la grande famille Bonenfant


P.S.: En attendant la création d'un site dédié à la mémoire de Claude Arnaud, voici quelques liens menant aux principales sections qu'il a enrichies de ses textes, lui qui dans l'ombre fut le capitaine en second de l'aventure Rabaska. Et n'hésitez pas à m'écrire. GR
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