Retour TÊTE À TIROIRS
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Il se peut qu'il y ait quelque part un homme, quelque part une femme. Il se peut qu'il n'y ait rien comme il se peut que tout arrive. Ce hasard devrait tout expliquer. Du malheur ou du bonheur de cet homme et de cette femme.

S'il n'y a pas cette indéfinissable rencontre qui fait chavirer le cours des choses et emporte dans son flot les mystérieux naufragés, je n'ai plus rien à dire, pas même la joie de crier. Je n'espère aucun secours. Mais si la tempête a lavé mes yeux, je ne peux plus que te voir. Nous ne saurons jamais si nous avions pris la mer.

Cette eau qui nous presse, cette douce force qui nous emprisonne, est-ce un océan ? ce dur contact de nous et du hasard.

Il n'y avait rien. Puis je suis forcé d'admettre. Un dieu a créé un monde, une fée a instauré un conte, quelque chose s'est empli de je ne sais quoi. Une naissance sans genèse et sans but. Une bagatelle et une monstruosité. Sans contraste. Sans extrême. Cette création reste sans signification comme le coup de dé qui tombe pile ou ne tombera jamais. Et qui pourra départager le vécu et l'imaginé dans cette fable issue de deux êtres.

Il se peut que ce soit nous, toi et moi. Il se peut que ce soit nous les fiancés de village, les célibataires réunis, les amants légendaires, les époux de banlieue, les vieux qui meurent ensemble, les amis sensuels. Il se peut que ce soit nous. En tout ou en partie. Nous ne devrons rien croire.

Il y a autant d'allégresse à me rendre compte que tu as vécu avant moi qu'à imaginer que je n'étais rien avant toi. Et vice versa. Il y a autant de malheur à constater que j'ai vécu avant toi qu'à imaginer que tu n'étais rien avant moi. Et vice versa. Il y a autant d'allégresse à imaginer que tu as vécu avant moi qu'à penser... Il y a tant à dire. Toutes ces choses qui n'ont pas d'importance et qu'on ne se dira jamais. Nous ne serons jamais exhaustifs. Nous ne pourrons vivre qu'à demi notre amour. Nous ne devrons rien croire. Nous devrons nous contenter de cette plénitude du silence. Et du hasard qui a permis ce silence.

Et le désir qui plante son action dans mon crâne. Ce vécu dans ma tête avant que mon corps n'y participe. Ce vécu dans mon corps avant que ton corps et ta tête n'apparaissent. Tout cet amour qui ne vient pas de toi. Tout l'imaginé qui ne prend pas racine dans toi. L'image de toi qui s'est greffée aux mille images d'arbres, de cheveux, de serpents, de fils électriques, de laine. Tout ce qui se noue derrière mes yeux. Le fil à retordre. Suivre le fil. Le fil de l'eau. C'est si simple tout ça. Tu te rattaches à ma mère. Le lien de vie se manifeste tout comme auparavant, moins bêtement nutritif. Tu changes le lait de ma mère en léthé. Et ce n'est pas de la littérature quand je te dis que ce rêve est plus réel que le lait de ma mère.

Tu es devant moi, je fais face à ta soudaineté et je ne palpe que le hasard entre nous. Quelle magie transforme cet imprévisible en quotidien, en passé ? Comment pourrons-nous dire que cet impalpable, ce vide noueux a été notre histoire d'amour ? Nous le tresserons aux autres histoires d'amour et nous tiendrons dans nos mains nos vies comme des nattes déjà absentes. Et nos mains nous feront mal. Nous ne pleurerons pas. N'est-ce pas qu'il ne faut pas pleurer ?

Dans le doute, caresse.

Nous sommes déjà si loin du début, des débuts, et nous commençons à peine à nous distinguer. Nous dessoudons nos corps avec autant d'ardeur que nous espérons l'étreinte. Il n'y a rien à dire de plus.

Il se peut que ce soit nous les cocus, les cornus, les superbes empanachés. Il se peut que ce soit nous les stupides infidèles, les briseurs de roman, les rendus maniaques, les tordus d'amour. Nous ne saurons jamais nous nommer justement et notre corps devra souffrir injustement. Nous ne pourrons être que compréhensifs. La belle merde. Si toi tu ne peux pas comprendre.

Si toi tu ne peux pas comprendre, qui ? Qui ?

Il faut que tu comprennes. Puis nous nous sourirons en faisant la grimace, en criant des yeux, en tremblant comme des bêtes qui ont froid. Nous nous sourirons et nous reprendrons la mer, encore plus démunis et encore plus confiants. Car nous n'avons jamais pris la mer. C'est la mer qui nous a pris.

Il se peut qu'il y ait quelque part un homme. Il se peut qu'il y ait quelque part une femme. Il se peut qu'il n'y ait rien comme il se peut que tout arrive. Il se peut que tout arrive et que tout redevienne comme avant. Avant le tourbillon, avant la lame. Des noyés silencieux, en pâture, à la dérive. Sans secours, étrangement amnésiques.


Claude Arnaud Bonenfant

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Merci à Yvon Bonenfant pour la numérisation du texte dactylographié.



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