Terence Stamp (détail) dans Teorema de Pasolini
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La mer est couleur de plomb. On la croirait solide. Mer métallisée, argent et gris. Le ciel est limpide, bleu et mouvant. La caméra le promène ostensiblement sur les crêtes durcies. On entend le bruit du métal en fusion. Crépitements, bouillonnements : le refroidissement du métal.

La caméra s'élève vers le ciel. Quand on ne voit plus que le lisse émail, elle s'arrête, comme si elle voulait fixer à jamais sa transparence.

Fondu enchaîné : la nappe bleue prend lentement des teintes vertes. On distingue de plus en plus des vaguelettes. La lumière pointe. L'écume blanchit. Bientôt des reflets trouent l'écran.

Fondu sonore simultané : remplacement du bruit du métal en fusion par le Chant de la mer (et des oiseaux et des cris de baigneurs).

Quand la vraisemblance sera totale, pour l'oeil et l'oreille, quand tout sera parfaitement lumineux, Marie apparaîtra.

Seulement sa tête émerge, qui secoue ses cheveux, qui sourit.

Sa tête s'est placée juste devant le soleil.

Mon cher ami je souhaite que vous n'interprétiez pas cette incroyable mise en scène qui instaure le film. Il est facile, je sais, d'y voir l'Anadyomène. Vous le savez mieux que moi, Marie n'est pas un symbole. Rien ne doit trop la « spiritualiser ». Vous êtes le magicien de l'apparence. Faites ce que vous pourrez. Seule l'impression compte. La mer métallique peut très bien être un panneau peint, dentelé. Le ciel, vrai, avec un nuage, pour le voir bouger. Le fondu c'est votre affaire. Marie pourrait s'appeler Catherine. Nous en reparlerons, si vous vous souvenez... On entendra Alexandre l'appeler par son nom.

Sa tête émergera trois fois, plan toujours identique. Avec le soleil qui couronne sa tête. On la sent heureuse. Elle est essoufflée. Elle ouvre les yeux et ce sont des fenêtres qui s'ouvrent et dévoilent la mer. Ses cheveux sont collés à son front et à ses joues.

C'est parfaitement sain. Catherine est si belle. Elle ferait oublier tout le cinéma qu'il y a eu avant. Je ne vous parlerai pas de son sourire ! Elle saura éblouir. Comme quand elle voit quelqu'un pour la première fois. Hautaine et conquise. Je ne vous parlerai pas de ça. Mais c'est cette impression qu'il faut.

Alexandre ne l'appellera pas. Ils ne se connaissent pas. Ils ne se sont jamais vus. Il la voit pour la première fois.

C'est à lui qu'elle s'adresse. Un sourire qui peut tout. Un sourire comme seule Catherine en peut jeter à un inconnu. Qui tient de l'apparition et du racolage.

Surtout ne lui demandez rien : son visage se figera. Pourront défiler Terence Stamp, Pierre Clementi, Helmut Berger, l'éclair se consumera derrière ses yeux. Vous n'aurez rien. À vous de jouer. Mais n'oubliez pas, ne rien exiger. Je vous donne tous ces conseils ! Je sais que vous savez ces choses bien mieux ou tout aussi bien que moi. Inutile de jouer le jeu du simple scénariste. Je me tais quand même.

Gros plan du visage d'Alexandre qui rit joyeusement, je veux dire sans raison, heureux à cause, peut-être, du soleil, de la plage. L'écran nous le montre entièrement. Il marche en dansant, en tournant autour du soleil.

Il aperçoit Catherine et s'arrête aussitôt. Il ne se fige pas : il voit une chose extraordinaire. Une chose aussi invraisemblable pour lui que sa mère qui émerge des flots.

Bref le surnaturel, l'originel se superpose à cette banale scène de plage. C'est facile à dire tout ça, mais comment faire, me direz-vous. Je ne peux rien vous répondre, je sais ce que je veux. J'imagine quelle interprétation vous vous permettrez d'en faire. C'est tout. J'ai confiance et je manque de courage.

Catherine nage imperceptiblement, lentement sa tête hors de l'eau. Le plan est très long. Peut-être une minute. Toute une longue minute. Nous ne voyons que l'eau et cette tête souriante, offerte, qui avance. Elle est maintenant tout près du sable sans qu'on ait pu s'en douter. Et voici qu'elle n'en finit plus de se lever, de se mettre debout et de marcher vers nous. Et nous découvrons son corps.

La caméra reste immobile. Caméra subjective. Catherine avance. Elle marche vers nous. Ses pieds disparaissent, ses genoux, ses cuisses, son ventre et sa tête. C'est de plus en plus flou, de plus en plus intenable, jusqu'à ce que nous ne distinguions plus que son cou et ses épaules qui se balancent imperceptiblement.

Gros plan des lèvres gonflées d'Alexandre qui quittent le cou et l'épaule de Catherine. Ils sont dans un lit tout blanc dans une chambre inconnue. La caméra se trouve à la tête du lit. Alexandre, couché sur Catherine, lève la tête. Ses lèvres gonflées, ses yeux pesants. Il frotte sa courte barbe sur le menton et la gorge de Catherine et s'épuise entre ses seins.

Catherine l'effleure de ses mains. Les reins, le dos, les aisselles. La caméra voit de haut. Catherine balance la tête et ses mains caressent toujours le dos luisant d'Alexandre.

La caméra, à genoux près du lit. Elle voit deux corps bruns qui s'exaspèrent lentement dans l'obscurité brune. Au-dessus, une lumière étend des voiles de blancheur sur les membres qui affleurent.

La caméra ferme ses yeux en n'écoutant plus qu'un long soupir très bas, jumelé.

Voilà. Nous n'avons vu que la beauté des corps qui ne résistent pas. Dites-moi bientôt ce que vous pensez de cette première séquence. L'idée que nous avons élaborée sera renforcée par cette franchise première. Sachez qu'il m'est absolument indifférent de vous faire mal.


Claude Arnaud Bonenfant

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Merci à Yvon Bonenfant pour la numérisation du texte dactylographié.

© Claude Bonenfant (1980-2001)
et RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2001)
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