

La mer est couleur de plomb. On la croirait solide. Mer
métallisée, argent et gris. Le ciel est limpide, bleu et mouvant.
La caméra le promène ostensiblement sur les crêtes durcies.
On entend le bruit du métal en fusion. Crépitements,
La caméra s'élève vers le ciel. Quand on ne voit plus que le
lisse émail, elle s'arrête, comme si elle voulait fixer à jamais sa
transparence.
Fondu
Fondu sonore
Quand la vraisemblance sera totale, pour l'oeil et l'oreille, quand
tout sera parfaitement lumineux,
Marie apparaîtra.
Seulement sa tête émerge, qui secoue ses cheveux, qui sourit.
Sa tête s'est placée juste devant le soleil.
Mon cher ami je souhaite que vous n'interprétiez pas cette
incroyable mise en scène qui instaure le film. Il est facile, je
sais, d'y voir l'Anadyomène. Vous le savez mieux que moi,
Marie n'est pas un symbole. Rien ne doit trop la
Sa tête émergera trois fois, plan toujours identique. Avec le
soleil qui couronne sa tête. On la sent heureuse. Elle est
essoufflée. Elle ouvre les yeux et ce sont des fenêtres qui
s'ouvrent et dévoilent la mer. Ses cheveux sont collés à son front
et à ses joues.
C'est parfaitement sain. Catherine est si belle. Elle ferait oublier
tout le cinéma qu'il y a eu avant. Je ne vous parlerai pas de son
Alexandre ne l'appellera pas. Ils ne se connaissent pas. Ils ne
se sont jamais vus. Il la voit pour la première fois.
C'est à lui qu'elle s'adresse. Un sourire qui peut tout. Un sourire
comme seule Catherine en peut jeter à un inconnu. Qui tient de
l'apparition et du racolage.
Surtout ne lui demandez
Gros plan du visage d'Alexandre qui rit joyeusement, je veux
dire sans raison, heureux à cause, peut-être, du soleil, de la
plage. L'écran nous le montre entièrement. Il marche en
dansant, en tournant autour du soleil.
Il aperçoit Catherine et s'arrête aussitôt. Il ne se fige
Bref le surnaturel, l'originel se superpose à cette banale scène
de plage. C'est facile à dire tout ça, mais comment faire, me
direz-vous. Je ne peux rien vous répondre, je sais ce que je
veux. J'imagine quelle interprétation vous vous permettrez d'en
faire. C'est tout. J'ai confiance et je manque de courage.
Catherine nage imperceptiblement, lentement sa tête hors de
l'eau. Le plan est très long. Peut-être une minute. Toute une
longue minute. Nous ne voyons que l'eau et cette tête souriante,
offerte, qui avance. Elle est maintenant tout près du sable sans
qu'on ait pu s'en douter. Et voici qu'elle n'en finit plus de se
lever, de se mettre debout et de marcher vers nous. Et nous
découvrons son corps.
La caméra reste immobile. Caméra subjective. Catherine
avance. Elle marche vers nous. Ses pieds disparaissent, ses
genoux, ses cuisses, son ventre et sa tête. C'est de plus en plus
flou, de plus en plus intenable, jusqu'à ce que nous ne
distinguions plus que son cou et ses épaules qui se balancent
imperceptiblement.
Gros plan des lèvres gonflées d'Alexandre qui quittent le cou et
l'épaule de Catherine. Ils sont dans un lit tout blanc dans une
chambre inconnue. La caméra se trouve à la tête du lit.
Alexandre, couché sur Catherine, lève la tête. Ses lèvres
gonflées, ses yeux pesants. Il frotte sa courte barbe sur le
menton et la gorge de Catherine et s'épuise entre ses seins.
Catherine l'effleure de ses mains. Les reins, le dos, les
aisselles. La caméra voit de haut. Catherine balance la tête et
ses mains caressent toujours le dos luisant d'Alexandre.
La caméra, à genoux près du lit. Elle voit deux corps bruns qui
s'exaspèrent lentement dans l'obscurité brune. Au-dessus, une
lumière étend des voiles de blancheur sur les membres qui
affleurent.
La caméra ferme ses yeux en n'écoutant plus qu'un long soupir
très bas, jumelé.
Voilà. Nous n'avons vu que la beauté des corps qui ne résistent
pas. Dites-moi bientôt ce que vous pensez de cette première
séquence. L'idée que nous avons élaborée sera renforcée par
cette franchise première. Sachez qu'il m'est absolument
indifférent de vous faire mal.
Merci à Yvon Bonenfant pour la numérisation du texte dactylographié.
© Claude Bonenfant (1980-2001)
et RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2001)
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