
- Je t'aurai, tu entends, j'aurai ta peau.
Elle est debout, les yeux dans ses yeux à lui, lionne. Face à lui,
à trois pas. Alexandre la regarde sans voir.
- Ta belle tête ! Tes beaux cheveux frisés comme un
Elle danse autour de lui en s'arrêtant parfois. Pour crier.
- Je les couperai, tu m'entends, je les couperai. Tu seras
chauve, un vieil homme. Je cracherai dessus et ils s'éteindront.
Ils se recroquevilleront sur le sol. Et ta tête chauve les regardera
mourir.
Lui, absent, caresse, au bout de ses bras, une chevelure
imaginaire. Comme si quelqu'un, invisible, lui faisait face, lui
parlait. Voix
- « Le blond torrent de mes cheveux immaculés
quand il baigne mon corps solitaire le glace
d'horreur, et mes cheveux que la lumière enlace
sont immortels. Ô femme, un baiser me tuerait
si la beauté n'était la mort. » 1
La voix de la femme s'éteint.
- Regarde, vieillard, regarde ta tête chauve.
Elle se place entre ses bras, entre Alexandre et son fantôme. Elle le force à se mirer dans ses yeux.
- Insensé, tu te crois beau. Tu te crois
Elle rit, se colle à
- Tu es irrésistible, mon
Elle caresse ses flancs. Lui ne bronche pas, imperturbable comme s'il n'était pas là.
- Je suis ta femme.
Elle rit et le cajole. Il reste impassible.
- Je suis ta femme à toi, à toi. Je suis ta femme.
Elle rit de rage et se dégage, fulminante, de l'étreinte. Lui, il effleure lentement le visage de l'invisible. Voix
- « Arrête dans ton crime
qui refroidit mon sang vers sa source, et réprime
ce geste, impiété
quel sûr démon te jette en le sinistre émoi,
ce baiser, ces parfums offerts et, le dirai-je
ô mon coeur, cette main encore sacrilège,
car tu voulais, je crois, me toucher, sont un jour
qui ne finira pas sans malheur sur la
- Ne me touche pas, toi, ne me touche pas. Je ne suis pas une
putain. De quel droit, vieillard, oses-tu me toucher.
Les bras de l'homme sont restés tendus sur le vide. Il n'a d'yeux
que pour l'absente.
- De quel droit portes-tu tes regards sur moi, intrus.
Elle est face à lui, du haut de sa maigreur.
- Tes yeux, je les crèverai, tu m'entends, je vais les crever.
Chien errant tu n'auras que les odeurs, vieillard, pour traquer
les jeunes filles. Vieux boiteux. Œdipe-chien. Œdipe-chien...
Viens voir ta maman. Pitou, pitou, viens.
Elle claque dans ses mains.
- Viens, saute dans les bras de ta petite maman. Viens,
oublions tout. Tu me suivras partout. Tu seras adorable.
Elle rit.
- Viens, mon pitou. Viens.
Elle crie.
- Viens, espèce de caniche. Viens
Il continue toujours de palper le visage invisible, les yeux, le nez,
la bouche, la nuque. Il commence à la lécher. Toujours très
tendre.
- Je te l'arracherai ta langue, immonde vieillard, chien puant. Ta
belle langue rose et rugueuse. Je la mangerai. Et je la croquerai
pour que ton sang me caresse la gorge.
Elle rit, toujours en le dévisageant.
- Ta belle langue mâle et dure. Vieux cochon.
Lui est tombé à genoux. Agrippé aux hanches absentes, il frotte
maintenant son visage sur un ventre lisse. Au milieu de la
scène, seul, avec sa mystérieuse prière. Voix
- « J'aime l'horreur d'être vierge et je veux
vivre parmi l'effroi que me font mes cheveux
pour, le soir, retirée en ma couche, reptile
inviolé, sentir en la chair inutile
le froid scintillement de ta pâle clarté
toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté,
nuit blanche de glaçons et de neige
- Tu me saoules mon vieux cochon.
Elle est adossée au mur de brique du fond de la scène, comme
une fille pauvre, jambes écartées. Elle rit de joie en se
balançant les hanches. Elle caresse, elle aussi, une tête
invisible, se frotte les seins sur ses propres cheveux.
Lui n'entend toujours que l'ancienne voix. Voix
- « Et ta soeur solitaire, ô ma soeur éternelle
mon rêve montera vers
rare limpidité d'un coeur qui le songea,
je me crois seule en ma monotone patrie
et tout, autour de moi, vit dans l'idolâtrie
d'un miroir qui reflète en son calme dormant
Hérodiade au clair regard de
- Je suis ta chose.
Elle se balance encore, heureuse. Voix
- « Ô charme dernier,
- Fais ce que tu veux. Mais fais-le bien.
Soudain elle empoigne le vide et le pousse au-devant d'elle.
- Je suis une vieille femme, regarde, je suis laide. Vois comme
je suis laide.
Elle se penche au-dessus de son maquereau comme devant un
miroir liquide.
- Mes cheveux raides, mes yeux brouillés, ma peau plissée.
Vois sorcière une
Elle fait claquer ses dents.
- C'est pour mieux te manger mon enfant.
Elle se regarde toujours, penchée vers le sol. Soudain son
regard s'allume. Elle prend une voix langoureuse.
- Je ne suis pas une sorcière, mon beau jeune homme. Vois
comme je suis belle et comme je suis douce.
Elle se penche. Elle caresse la forme d'un homme étendue par
terre. Elle se fait eau.
- Je suis la mère de la vie. Je peux tout. Regarde.
Elle le caresse. Les deux mains posées sur la poitrine de
l'homme absent, elle incline lourdement la tête. Voix
- « Ô miroir !
Eau froide par l'ennui dans ton cadre gelée
que de fois et pendant des heures, désolée
des songes et cherchant mes souvenirs qui sont
comme des feuilles sous ta glace au trou profond,
je m'apparus en toi comme une ombre lointaine,
mais,
j'ai de mon rêve épars connu la
Elle rit.
- Ferme les yeux et vois comme je suis belle et douce.
Elle rit encore.
- Je suis une charmante petite grenouille qui marche sur ton
corps.
Elle se lève et, soudain hystérique, saute sur le vide, à pieds
joints.
- Et je déteste, moi, le bel
Elle parcourt la scène en assénant des coups de pied à un
homme imaginaire.
- Va-t-en, vieux
Lui est toujours au milieu du cercle silencieux, pendu aux
cuisses de sa maîtresse. A demi couché sur le plancher lisse.
- Tu n'as même plus de jambes pour t'en aller. Pour fuir.
Comment feras-tu pour courir la galipote, pour séduire les
nounounes, pour étendre les grébiches,
Elle pénètre soudain le cercle où son homme fornique seul. Elle
va
- Vieillard, maquereau chauve et puant, charognard de beauté,
sorcier, séducteur, chien errant, nounourse, maniaque, mari,
mâle, lubrique, lascif, vieux cochon, mon pitou.
Pendant sa litanie, voix
- « Vous mentez, ô fleur nue de mes lèvres.
J'attends une chose inconnue
ou, peut-être ignorant le mystère et vos cris,
jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtris
d'une enfance sentant parmi les rêveries
se séparer enfin les froides
Elle se place lentement. Elle annule l'absente. Debout, l'homme
à ses pieds.
- Tu es agrippé à moi. Comme c'est drôle. Et c'est comme si
c'était moi qui te retenais dans mes jambes.
1. Stéphane MALLARMÉ, Œuvres complètes, Hérodiade, p. 41 à 49.
Texte dédié à Jacinthe Beaudry (cf. photo de
Merci à Yvon Bonenfant pour la numérisation du texte.
© Claude Bonenfant (1980-2001)
et RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2001)
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