
Plaisir de suivre un inconnu. Simplement. Comme on regarde
une fourmi. La petite bête qui fait son travail avec un rituel
incompréhensible ne peut se douter que ces énormes yeux ont
un rapport avec elle. Car, fourmi, le regard des hommes ne
l'atteint pas. Notre monde ne peut la hanter car son monde lui
suffit. Nous la regardons
Quelle différence entre nous deux et lui qui marche sur la
Il marche sur la grève et nous craignons qu'il se cache au détour
d'un rocher. Et tu m'expliques que nous craignons qu'au détour
de l'immense rocher, il soit subitement caché à notre vue. Dès
lors il nous manquerait quelque chose, nous serions désunis
par je ne sais quoi, nous n'aurions aucune raison de nous
balader sur la plage.
Il marche sans se retourner, regarde parfois la mer ou le sable à
ses pieds. Sans s'en apercevoir, il oblique à droite, toujours sur
la mer, comme s'il avait peur du rocher. À certains endroits,
l'énorme masse beige et stratifiée est complètement verticale
et surplombe une grève étroite presque complètement mouillée.
Du moment qu'il prend un peu le large, une vague lente et
sourde roule vers lui. Il bondit un peu, imperceptiblement, vers la
gauche, vers le rocher. Il continue, sans s'arrêter, toujours,
comme s'il ne devait jamais s'arrêter, comme si sa vie entière
consistait en une longue promenade sur la grève, entre un
rocher et une mer.
Soudain vous me dites, un peu trop émue, qu'il ressemble à un
petit garçon qui marche, heureux et fatigué, entre son père et sa
mère. Et à le voir aller ainsi, nonchalant et léger, comme si son
père et sa mère étaient bien loin dans sa pensée, je raconte
qu'il est, ce personnage que nous ne connaissons pas, un
grand petit garçon. Qu'il lui a fallu, il y a longtemps, fuir son père,
aimer sa mère de loin, qu'il est maintenant un étranger pour sa
famille et qu'il pleure parfois, couvert par la mer, sur le sable
mouillé. Que, de toute façon, il est un petit garçon.
Et tout à coup, pour tous deux, il devient important de ne pas le
laisser engloutir par des avalanches incompréhensibles,
comme si le rocher allait s'écrouler sur lui et l'emprisonner ou
comme si une lame de cristal allait l'emporter dans ses bras et
allait lui tailler un cachot inabordable sous la mer. Nous ne
savons pas quoi faire. Toi tu aurais envie de courir à toutes
jambes et de l'enlever aux périls et de lui dévoiler le château qui
jaillit de terre et d'eau de nos mains. Lui donner une chambre
dans notre maison car la nuit viendra tôt ou tard. Car ce
personnage insouciant qui marche sur la grève n'a de refuge ni
derrière ni devant lui. Nous ne savons rien de lui, s'il disparaîtra
dans une crevasse ou s'il sera ce soir à notre table. Notre
château est déjà plus grand qu'il n'aurait fallu. Il est fortifié,
imprenable et vaste. Nous le parcourons en admirant sa beauté
et, du coin des yeux, nous préparons une chambre d'ami.
Et vous me dites que notre forteresse, pour résister à la mer qui
se gonfle et gruge le rempart, au temps qui assèche et effrite
les créneaux des tourelles, vous me dites qu'il nous faut un allié,
que les fêtes seraient superbes et qu'un château est hanté s'il
n'est peuplé que d'une ombre et d'un être qui la suit.
J'acquiesce à votre désir car je ne suis pas mauvais prince, car
vous décidez tout aussi bien que moi, et puisque vous le voulez
Mais qu'est devenu notre ami que nous avons abandonné sur la
Et puis non. Tu ne pleures pas, amoureuse. Tu n'es pas dans un
roman pour pleurer toute une vie sur le sourire qu'un inconnu t'a
fait sur le chemin. Nous ne sommes pas des personnages de
tragédie pour voir dans un baigneur le fils égaré d'un dieu et se
lamenter qu'il n'a pas voulu être notre hôte. Nous sommes sur la
grève, tous deux, au soleil couchant, étendus l'un près de l'autre,
en chair et en os. Quelqu'un est passé, voilà tout. Un voyageur
insolite, un peu trop beau, mais n'allons pas faire un
À nos pieds, le château est désert, la mer furieuse. À l'horizon
volent des mouettes. Nous avons peine à croire pourtant que
c'est la réalité.
Tu me parles d'un don quichotte, j'entends que c'est le chevalier
des grèves, qui cherche dulcinea. Tu parles de l'aventure et que
tout peut arriver, tu penses toujours à ce passant. Que le désir
est prompt et inextinguible pour qui a une
Notre amour n' aura pas été vain car déjà il nous manque
l'essentiel. Nous désespérons. Sans île, nous sombrerons tous
deux dans une mer incompréhensible et opaque. Nous nous
perdrons de vue et nos bras seront désunis.
Pourquoi ce rêve affreux sur l'océan, qui souffle sur nos
* * *
Suite, 2e chapitre
Merci à Yvon Bonenfant pour la numérisation du texte dactylographié.
© Claude Bonenfant (1980-2001)
et RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2001)
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