surgissant
Chap.1
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Plaisir de suivre un inconnu. Simplement. Comme on regarde une fourmi. La petite bête qui fait son travail avec un rituel incompréhensible ne peut se douter que ces énormes yeux ont un rapport avec elle. Car, fourmi, le regard des hommes ne l'atteint pas. Notre monde ne peut la hanter car son monde lui suffit. Nous la regardons avidement ; nous la poursuivons de notre curiosité. Notre monde à nous nous est trop connu. Nous avons besoin de nous émerveiller.

Quelle différence entre nous deux et lui qui marche sur la grève ? Nous, nous avons déjà fait des concessions, nous nous sommes promis tacitement quelque chose, nous nous connaissons ou nous croyons nous connaître. La part d'inconnu en chacun de nous ne nous charme plus, nous en avons révélé la plus grande part. De bien petites choses. Mais qui nous permettent de nous connaître. Nous sommes alliés sans l'avoir su ; nous ne pouvons être que compréhensifs.

Il marche sur la grève et nous craignons qu'il se cache au détour d'un rocher. Et tu m'expliques que nous craignons qu'au détour de l'immense rocher, il soit subitement caché à notre vue. Dès lors il nous manquerait quelque chose, nous serions désunis par je ne sais quoi, nous n'aurions aucune raison de nous balader sur la plage.

Il marche sans se retourner, regarde parfois la mer ou le sable à ses pieds. Sans s'en apercevoir, il oblique à droite, toujours sur la mer, comme s'il avait peur du rocher. À certains endroits, l'énorme masse beige et stratifiée est complètement verticale et surplombe une grève étroite presque complètement mouillée. Du moment qu'il prend un peu le large, une vague lente et sourde roule vers lui. Il bondit un peu, imperceptiblement, vers la gauche, vers le rocher. Il continue, sans s'arrêter, toujours, comme s'il ne devait jamais s'arrêter, comme si sa vie entière consistait en une longue promenade sur la grève, entre un rocher et une mer.

Soudain vous me dites, un peu trop émue, qu'il ressemble à un petit garçon qui marche, heureux et fatigué, entre son père et sa mère. Et à le voir aller ainsi, nonchalant et léger, comme si son père et sa mère étaient bien loin dans sa pensée, je raconte qu'il est, ce personnage que nous ne connaissons pas, un grand petit garçon. Qu'il lui a fallu, il y a longtemps, fuir son père, aimer sa mère de loin, qu'il est maintenant un étranger pour sa famille et qu'il pleure parfois, couvert par la mer, sur le sable mouillé. Que, de toute façon, il est un petit garçon.

Et tout à coup, pour tous deux, il devient important de ne pas le laisser engloutir par des avalanches incompréhensibles, comme si le rocher allait s'écrouler sur lui et l'emprisonner ou comme si une lame de cristal allait l'emporter dans ses bras et allait lui tailler un cachot inabordable sous la mer. Nous ne savons pas quoi faire. Toi tu aurais envie de courir à toutes jambes et de l'enlever aux périls et de lui dévoiler le château qui jaillit de terre et d'eau de nos mains. Lui donner une chambre dans notre maison car la nuit viendra tôt ou tard. Car ce personnage insouciant qui marche sur la grève n'a de refuge ni derrière ni devant lui. Nous ne savons rien de lui, s'il disparaîtra dans une crevasse ou s'il sera ce soir à notre table. Notre château est déjà plus grand qu'il n'aurait fallu. Il est fortifié, imprenable et vaste. Nous le parcourons en admirant sa beauté et, du coin des yeux, nous préparons une chambre d'ami.

Et vous me dites que notre forteresse, pour résister à la mer qui se gonfle et gruge le rempart, au temps qui assèche et effrite les créneaux des tourelles, vous me dites qu'il nous faut un allié, que les fêtes seraient superbes et qu'un château est hanté s'il n'est peuplé que d'une ombre et d'un être qui la suit. J'acquiesce à votre désir car je ne suis pas mauvais prince, car vous décidez tout aussi bien que moi, et puisque vous le voulez ainsi ! Je vous aime trop pour refuser ! Il faut être romanesque un peu et ça commence très bien une histoire. Déjà le chevalier se réveille en moi. Un compagnon est indispensable pour échanger son sang. Vous me trouvez beau chevalier et bien courtois. Vous riez de plaisir. Je suis heureux que vous acceptiez votre rôle : vous riez et nous sommes complices. Vous étouffez votre rire avec la pruderie qui sied et vous êtes une magnifique belle grande dame. À genoux, je promets de vous aimer fidèlement et de vous honorer de mes exploits. Nous sommes de vrais personnages de roman et nous écrirons ensemble une belle histoire.

Mais qu'est devenu notre ami que nous avons abandonné sur la plage ? Nous ne le voyons plus. Peut-être une déesse l'a enveloppé d'une nuée, comme dans les anciens livres, l'a soustrait du paysage, l'a prodigieusement caché à notre vue et à nos mains tendues, lui a épargné notre histoire. Dans quel dessein le hasard nous a-t-il laissés seuls sur la grève, face à un château qui n'est plus qu'une maison abandonnée où brûle encore le feu dans une chambre d'ami vide et imposante ? Nous le suivrons. Nous le rattraperons. Nous le traquerons. Et si nous ne devions jamais le revoir ? S'il n'était qu'un simple passant, un insaisissable étranger qui sème le doute et après lui l'ennui dans les villages où son étoile l'a mené. À cette pensée, la nuit sombre s'étend sur nos regards, comme si une mort trop rapide était survenue avec la tombée de la nuit. Déjà on voit briller dans nos yeux des larmes, pour annuler la luminosité de cette éclatante apparition d'un homme qui marche dans le soleil comme un enfant et pour pleurer la vie fugace. Et tu pleures sur un ami et sur un fils.

Et puis non. Tu ne pleures pas, amoureuse. Tu n'es pas dans un roman pour pleurer toute une vie sur le sourire qu'un inconnu t'a fait sur le chemin. Nous ne sommes pas des personnages de tragédie pour voir dans un baigneur le fils égaré d'un dieu et se lamenter qu'il n'a pas voulu être notre hôte. Nous sommes sur la grève, tous deux, au soleil couchant, étendus l'un près de l'autre, en chair et en os. Quelqu'un est passé, voilà tout. Un voyageur insolite, un peu trop beau, mais n'allons pas faire un roman !

À nos pieds, le château est désert, la mer furieuse. À l'horizon volent des mouettes. Nous avons peine à croire pourtant que c'est la réalité.

Tu me parles d'un don quichotte, j'entends que c'est le chevalier des grèves, qui cherche dulcinea. Tu parles de l'aventure et que tout peut arriver, tu penses toujours à ce passant. Que le désir est prompt et inextinguible pour qui a une chimère : Et je me rappelle qu'en lisant Cervantes j'étais plus amoureux de dulcinea que l'homme de la mancha lui-même. Y a-t-il des chimères dans la manche ? ces monstres marins cracheurs de feu, à la tête de lion et à la queue de dragon. Nous nous moquons. Nous sommes athées de la chimère. Nous sommes sans but, nous divaguons au creux des rochers. Nous rions un peu trop fort. Nous sommes au bord de l'eau comme au bord d'un gouffre. Derrière nous, que le vide désolant d'un belvédère déserté. Et nous avons le vertige pour un inconnu dont nous ne savons rien. Nous craignons soudain qu'une bête fantastique le happe dans son sommeil et, dans une grotte au fond de la mer, en fasse son esclave. Battu par les vagues, mouillé de la bave violente d'une mer en furie, étouffé par sa main ronde et pesante : le rapt de l'océan, poétique et brutal. Et nous rions, nous rions beaucoup trop. Un ogre, un méchant ogre sort de sa caverne. La faim, comme des tenailles dans son ventre, grince. Et le géant saisit le pauvre enfant endormi comme un galet. Son rêve immobile devient cauchemar. Il est broyé dans des machines infernales et hurlantes. Il crie. Nous rions encore, mais notre rire a peur. Nous nous serrons l'un contre 1'autre et nous nous demandons comment nous traverserons la nuit. Mais qu'est-ce que nous avons ? Pourquoi ce passant, comme un fantôme, qui gémit à nos oreilles ? Un personnage fantastique nous est né et nous sommes meurtris comme une mère qui vient d'enfanter.

Notre amour n' aura pas été vain car déjà il nous manque l'essentiel. Nous désespérons. Sans île, nous sombrerons tous deux dans une mer incompréhensible et opaque. Nous nous perdrons de vue et nos bras seront désunis.

Pourquoi ce rêve affreux sur l'océan, qui souffle sur nos têtes ? Quelle malédiction la nuit trame-t-elle sur nos corps fiévreux ? Quand la tempête cessera-t-elle de nous aiguillonner de ses dards dorés qui pénètrent notre peau comme du sable ? Les murs de notre château sont invisibles et inutiles. Nous sommes vulnérables et sans secours l'un pour l'autre. Nous habitons chacun un rêve qui ne peut se confondre. Enfermé chacun dans une bulle de cristal, nous fouillons l'avenir. Nos armures transparentes s'entrechoquent dans nos étreintes désespérées. Le bruit assourdit nos plaintes. Nous ne savons plus ni l'un ni l'autre quelles tortures notre rêve inflige à l'autre ? Seuls, lointains, nous fabriquons un lendemain différent. Quand le jour se lèvera, nous serons séparés. Lointains, silencieux, comme une pierre que la foudre a fendue dans une nuit d'orage.

* * *

Suite, 2e chapitre


Claude Arnaud Bonenfant




Merci à Yvon Bonenfant pour la numérisation du texte dactylographié.

© Claude Bonenfant (1980-2001)
et RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2001)
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