
Qu'il
Depuis longtemps ses empreintes s'alignent sur le sable,
égales, toujours en ligne droite, jusqu'au jour où elles
plongent dans la mer. C'est à croire que l'étranger a pris
la route liquide. L'eau a effacé les signes qu'il m'avait
laissés de son passage. Comme le vent a éparpillé les
miettes de pain, les bornes de Poucet, la mer, la grande
oublieuse, a aplani les vestiges de l'inconnu. Mais nulle
fuite possible pour
Je marcherai longtemps, te
Je te cherche sur un rivage désert, clôturé de pierre et
d'eau. Je crie ton nom et j'arrache mes cheveux, comme
on se lamente pour un mort. De ta demeure profonde et
claire, tu n'entends pas mes cris. Tu me laisses sur le
rivage comme un inconnu. Et je reste là, étranger à
moi-même. Glacé de solitude, je regarde la terre
bouleversée d'où ton pied s'envola. Longtemps, indéfini,
j'erre. Je m'accroche désespérément à chaque saillie de
la pierre, à chaque creux de vague qui pourrait receler
ton odeur. Partout le sel ravive la douleur.
Alors le désir gonfle mon coeur et je ne crains plus de te
retrouver, toi que la lumière inonde. Comme le soleil
perce de ses rayons effilés et brillants le lourd nuage et
immole la grisaille et la nuit, l'espoir renaît. Miraculé, je
m'avance, aveugle qui retrouve au bout de sa main une
mystérieuse
En se contractant comme un ventre, elle t'a repoussé, toi,
l'homme qui fuis. Et tu cours infatigable devant moi. Tu
fuis ta honte, la main sur ton sexe flanqué le long de ta
cuisse. Chaque pas te rappelle les soubresauts forcenés
de ton impuissance. Ton souffle, comme d'une forge
surchauffée, sort en flammes de ta bouche. Et tu halètes
depuis toujours, depuis que ta mère en écartant
vigoureusement ses jambes liquides t'a repoussé de ses
entrailles, depuis qu'une main ronde et fracassante
comme une vague s'est abattue dans ton dos, tu fuis et
ton souffle te dévore. Comme une chimère expulsée des
eaux se consume sur la terre, tu étreins le sable mouillé
pour calmer le terrible incendie dans ton ventre. Puisque
ta mère t'est violente, trouve une soeur comme une
source bonne à boire. Repose-toi en elle et bois à ses
lèvres, apaise ta soif. Mais les sources ne jaillissent ni
près des rochers ni près de la mer. Homme qui fuis,
laisse-moi te dire à l'oreille ce que les frères se disent.
Muet et fier, ton père comme un rocher te fait ombre et te
menace. Lève en toi ta haine et marche contre ton père.
Cache-lui le sang sous tes ongles, revêts l'armure
présomptueuse et, pierre à la main, comme un jeune
homme ardent et fougueux, menace le Goliath de ton
enfance. La force de ton corps beau et sain, ton père la
craindra. Mais ne sois ni injuste ni fier devant celui qui t'a
fait jaillir de son sein. Epargne cet homme que la
vieillesse a enveloppé dans ses rides comme une
araignée fatale. Alors ta gloire dans la main sera
baguette du sourcier.
Laisse-moi te retrouver, ô malheureux que quelque dieu
courroucé a condamné à errer. Quel sort s'est collé à ta
nuque et t'a marqué du malheur
Je veux te montrer le même jour et la même lumière, ô
personnage qui t'incarnes loin au devant de
Je te remets l'ardeur droite et blanche comme les os
qu'un absent douloureux a enfouis sous mes peaux
quand ses membres furent désunis et que sa chair tomba
inerte. Qu'elle te pénètre tout entier, qu'elle redresse ton
dos et qu'elle raffermisse ta chair, toi qui es faible
comme un fils, homme de ma race, mon incertaine
postérité.
Car si tu te réalises, tu me seras un fils, homme qui fuis.
Mais déjà je crains tes yeux
Livre-toi, homme fugace. Comme les fabuleux chevaliers,
nous ferons route silencieusement, la peau battue par le
vent. Nous serons tour à tour écuyer et seigneur, car notre
jeu nous est agréable. Homme impuissant à rester en vie,
laisse-moi te porter sur mon bras. Tu es épuisé de tant
d'errances. Je laverai ton visage et ma main sera douce
sur ta peau, mon inséparable jumeau, mon frère noirci.
Ne déçois pas le songe que tu fis naître en mon coeur,
personnage fantastique, qui m' es à la fois ami, frère et
fils, tous désirs que ton apparition , un jour de grand
soleil, a fait surgir intransigeants.
* * *
Suite, 3e chapitre
Merci à Yvon Bonenfant pour la numérisation du texte dactylographié.
© Claude Bonenfant (1980-2001)
et RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2001)
Tous droits réservés.