surgissant
Chap.2
Retour TÊTE À TIROIRS / Affecté 1 / 3-4 / 5
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Qu'il marche ! comme un enfant perdu, comme un enfant qui se retrouve !

Depuis longtemps ses empreintes s'alignent sur le sable, égales, toujours en ligne droite, jusqu'au jour où elles plongent dans la mer. C'est à croire que l'étranger a pris la route liquide. L'eau a effacé les signes qu'il m'avait laissés de son passage. Comme le vent a éparpillé les miettes de pain, les bornes de Poucet, la mer, la grande oublieuse, a aplani les vestiges de l'inconnu. Mais nulle fuite possible pour toi ! Le roc est infranchissable. Tes traces ont oublié « la journée du retour ». Il me faudra te retrouver dans le labyrinthe liquide !

Je marcherai longtemps, te poursuivant ; et si je ne retrouve pas ton corps inerte, à l'issue d'un combat avec les géants qui t'escortaient, je saurai que tu n'es pas mort. Ni pour toi, ni pour moi. Je reviendrai avec mes bras autour de ton cou, comme on traîne un esclave, et je te montrerai à tous. Je leur dirai : « Voici mon ami que j'avais perdu. Voyez, mon frère dans le sang m'est revenu ». Tu ne seras pour eux ni ennemi, ni étranger. Et moi, je louerai le rocher et la mer, la pierre de ton corps et la lame qui t'a délivré.

Je te cherche sur un rivage désert, clôturé de pierre et d'eau. Je crie ton nom et j'arrache mes cheveux, comme on se lamente pour un mort. De ta demeure profonde et claire, tu n'entends pas mes cris. Tu me laisses sur le rivage comme un inconnu. Et je reste là, étranger à moi-même. Glacé de solitude, je regarde la terre bouleversée d'où ton pied s'envola. Longtemps, indéfini, j'erre. Je m'accroche désespérément à chaque saillie de la pierre, à chaque creux de vague qui pourrait receler ton odeur. Partout le sel ravive la douleur.

Alors le désir gonfle mon coeur et je ne crains plus de te retrouver, toi que la lumière inonde. Comme le soleil perce de ses rayons effilés et brillants le lourd nuage et immole la grisaille et la nuit, l'espoir renaît. Miraculé, je m'avance, aveugle qui retrouve au bout de sa main une mystérieuse vue : ton empreinte sur le sable comme si la mer ne t'avait pas reconnu.

En se contractant comme un ventre, elle t'a repoussé, toi, l'homme qui fuis. Et tu cours infatigable devant moi. Tu fuis ta honte, la main sur ton sexe flanqué le long de ta cuisse. Chaque pas te rappelle les soubresauts forcenés de ton impuissance. Ton souffle, comme d'une forge surchauffée, sort en flammes de ta bouche. Et tu halètes depuis toujours, depuis que ta mère en écartant vigoureusement ses jambes liquides t'a repoussé de ses entrailles, depuis qu'une main ronde et fracassante comme une vague s'est abattue dans ton dos, tu fuis et ton souffle te dévore. Comme une chimère expulsée des eaux se consume sur la terre, tu étreins le sable mouillé pour calmer le terrible incendie dans ton ventre. Puisque ta mère t'est violente, trouve une soeur comme une source bonne à boire. Repose-toi en elle et bois à ses lèvres, apaise ta soif. Mais les sources ne jaillissent ni près des rochers ni près de la mer. Homme qui fuis, laisse-moi te dire à l'oreille ce que les frères se disent.

Muet et fier, ton père comme un rocher te fait ombre et te menace. Lève en toi ta haine et marche contre ton père. Cache-lui le sang sous tes ongles, revêts l'armure présomptueuse et, pierre à la main, comme un jeune homme ardent et fougueux, menace le Goliath de ton enfance. La force de ton corps beau et sain, ton père la craindra. Mais ne sois ni injuste ni fier devant celui qui t'a fait jaillir de son sein. Epargne cet homme que la vieillesse a enveloppé dans ses rides comme une araignée fatale. Alors ta gloire dans la main sera baguette du sourcier.

Laisse-moi te retrouver, ô malheureux que quelque dieu courroucé a condamné à errer. Quel sort s'est collé à ta nuque et t'a marqué du malheur indélébile ? Et moi qui erre tout aussi bien que toi, que puis-je faire sinon t'apercevoir et laver de ton front les sueurs de sang qui brouillent ta vue et empourprent le paysage.

Je veux te montrer le même jour et la même lumière, ô personnage qui t'incarnes loin au devant de moi !

Je te remets l'ardeur droite et blanche comme les os qu'un absent douloureux a enfouis sous mes peaux quand ses membres furent désunis et que sa chair tomba inerte. Qu'elle te pénètre tout entier, qu'elle redresse ton dos et qu'elle raffermisse ta chair, toi qui es faible comme un fils, homme de ma race, mon incertaine postérité.

Car si tu te réalises, tu me seras un fils, homme qui fuis. Mais déjà je crains tes yeux ardents ; car les dieux t'ont filé un mauvais destin. Pourrai-je anéantir cette force noire ? Tu lèveras ta haine dans ton bras. Ta nouvelle force et ta beauté me seront douces à voir. Et je te bénirai. Même si tu es généreux pour celui qui te loue comme un dieu et même si ton bras se rabaisse doucement, tu auras planté à jamais le remords dans mon sein. Car sur ta nuque est cousue la mort impitoyable.

Livre-toi, homme fugace. Comme les fabuleux chevaliers, nous ferons route silencieusement, la peau battue par le vent. Nous serons tour à tour écuyer et seigneur, car notre jeu nous est agréable. Homme impuissant à rester en vie, laisse-moi te porter sur mon bras. Tu es épuisé de tant d'errances. Je laverai ton visage et ma main sera douce sur ta peau, mon inséparable jumeau, mon frère noirci.

Ne déçois pas le songe que tu fis naître en mon coeur, personnage fantastique, qui m' es à la fois ami, frère et fils, tous désirs que ton apparition , un jour de grand soleil, a fait surgir intransigeants.

* * *

Suite, 3e chapitre


Claude Arnaud Bonenfant




Merci à Yvon Bonenfant pour la numérisation du texte dactylographié.

© Claude Bonenfant (1980-2001)
et RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2001)
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