surgissant
Chap.3-4
Retour TÊTE À TIROIRS / Affecté 1 / 2 / 5
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Quels rêves s'était accordés Marie avec ce jeune homme ardent qui marchait dans le soleil comme un enfant heureux ? Peut-être s'étaient-ils rencontrés plusieurs fois, peut-être avaient-ils fait l'amour et avait-elle cru mourir ? Et cet amant de rêve l'avait quittée sans rien lui dire, déçu de la voir encore vivante sous ses mains crispées. Peut-être lui avait-il laissé un enfant qu'il avait ramené avec lui sans pitié ? Peut-être Marie avait-elle pleuré souvent la nuit, silencieuse, dans les bras d'Alexandre ? Mais, cela était sûr, elle croyait ne plus jamais le revoir car elle l'avait épié et l'avait vu fuir.

Et lui, le trop calme Alexandre, qu'avait-il vécu avec Salo ? Il n'aurait pas su le dire. Ils s'étaient croisés souvent devant la mer en fusion et chaque fois ils avaient eu l'impression de se voir dans un miroir. Ils avaient ralenti leur marche, avaient croisé le fer de leurs yeux, sans ruse, comme des jeunes hommes qui se préparent au combat. Ils avaient admiré chacun l'ardeur qui saillait des corps à demi nus, avec la même impudeur et la même fierté que seul devant un miroir. Ils s'étaient dépassés sans se retourner comme s'ils avaient tous les deux remis à plus tard le combat. Chacun, dans ses mots à lui, s'était dit qu'il lui était égal de vaincre ou de mordre la poussière. Ils avaient été impressionnés de cette rencontre et surtout de cette pensée. Puis, par insuffisance, comme toute chose qui avec le temps perd sa probabilité, ils avaient oublié le combat à venir. Chacun se souvenait avoir vu devant la mer un jeune homme très beau et s'être mesuré, par instinct, à sa beauté.

Quand Marie et Alexandre aperçurent une forme indistincte sur le chemin, ils se regardèrent car ils avaient retrouvé l'ineffaçable silhouette qui hantait leur mémoire. Ils restèrent muets et leurs yeux ne dévoilèrent aucune pensée. Chacun savait que l'ombre qui se profilait à l'horizon n'était pas inconnue à l'autre. Chacun savait pour l'autre. Ils continuèrent de marcher, un peu en se suivant, comme s'ils avaient voulu, l'un et l'autre, s'effacer pour ne pas assister à la rencontre.

Le hasard fait les choses telles, parfois, qu'on les croirait issues d'un roman. Pour Marie et Alexandre, le personnage fuyant qui les avait fascinés un moment était devenu sans importance. C'était un événement clos. C'était une possibilité non viable. Quelle fortuité ou quel désir indéchiffrable les faisait aujourd'hui se reconnaître ? Pourquoi étaient-ils sur la route en cet après-midi étouffant et sec ? Pourquoi lui, l'homme qui avait toujours fui, venait-il maintenant à leur rencontre ?

S'ils s'étaient arrêtés, peut-être auraient-ils eu le réflexe de fuir ? Comme des enfants qui pourchassent un infirme et qui soudain fuient en tous sens en laissant tomber les roches de leurs mains parce que le fou s'est retourné et a brandi sa béquille. Mais la volte-face du bien-aimé étranger n'était, elle, ni agressive ni calculée. L'homme venait sur le chemin, inoffensif et désinvolte. Il marchait en regardant ses pieds, comme pour éviter les cailloux qui blessent. On aurait cru, à son air fragile et replié, qu'il évitait d'écraser les pierres. Peut-être lui étaient-elles tendres et mortelles comme des fleurs ? Il ne levait pas la tête et il entrait, sans s'en apercevoir, de plain-pied, dans un étrange roman.

Ils vont donc se rejoindre ceux-là que le hasard et le désir ont décidé de confronter. Ils marchent sur la route, face à face, dans une apothéose de sentiments, à eux-mêmes dissimulés et intraduisibles. Ils ne sauraient rien dire de ce qui se presse dans leurs pensées, de ce fourbi d'intuitions, de certitudes qui les font se connaître avant d'avoir échangé une parole. Il s'agit de retrouvailles et de guerre. Il s'agit d'imagination et de réel. Ils n'ont qu'à laisser se dévider la suite. Les choses se font toutes seules. Il n'y a rien à tenter. Ils n'ont rien à affirmer ou à nier. Il n'y a qu'à laisser les routes courir au-devant d'elles et se souder.

Le temps avait semblé long à Marie et Alexandre entre la silhouette entrevue et cet être réalisé tout à coup devant eux. Il avait toujours la tête baissée et marchait délicatement. Il avançait lentement comme pour ne pas déranger les choses.

* * *

Il fait un bond de côté soudain car son pied a failli broyer la tête noire de Marie. Elle s'était arrêtée au bon moment. Lui n'avait pas entendu les voyageurs silencieux et avait marché droit sur eux. Surpris, il s'était éjecté lorsqu'il avait aperçu l'ombre sous ses pas. Il lève des yeux honteux et confus, il halète un excusez-moi pitoyable et pathétique. Marie qui se balance bien de son ombre se met à rire. Il la regarde abasourdi. Elle parvient finalement à lui dire, entre ses rires torturants, qu'il a plus à craindre venant d'elle que de son ombre. Et elle éclate de rire à nouveau. Il comprend lentement que ce mot était gentil et un sourire s'esquisse sur ses lèvres. Alexandre sourit aussi, en arrière.

Puis ils n'échangent plus de parole. Salo pense à fuir mais il reste quand même, avec son sourire qui s'est figé. Marie continue de rire en le détaillant, puis elle prend subitement un air interrogateur et compassé qui semble dire conte-nous tes malheurs, je sais un peu, bien entendu, mais cela te fera du bien. Il est évident qu'elle saura le comprendre car ils ont les mêmes yeux angoissés. Alexandre est mal à l'aise dans ces premiers silences ; il cherche quelque chose à dire. Rien ne vient. Alors il brise tout le charme de cette rencontre silencieuse et lui demande : Ton nom. Et il répond lui-même aussitôt : Salo. Salo ajoute : Alexandre, Marie. Ils sentent bien qu'on savait déjà tout ça. Tout le monde est suspendu à la prochaine phrase.

Alors Marie parle la première ! On t'a vu souvent au bord de l'eau, cet été. C'était drôle, tu avais l'air d'un petit garçon. Tu marchais, c'est drôle quand tu marches. On aurait dit que tu marchais entre ton père et ta mère. Alexandre saisit l'occasion d'expliquer : C'est un grand petit garçon. Et tout le monde rit et on étire le rire comme quand on entend une histoire qu'on sait déjà.

Marie qui a horreur des situations banales, recommence : J'ai rêvé une fois que nous étions ensemble. C'est drôle, Alexandre n'était pas là, et tu disais : Où est parti Alexandre ? Salo écoutait, car il ne se souvenait pas. Nous nous connaissions depuis longtemps et nous n'étions pas mal à l'aise ensemble. Tu avais envie de pleurer et tu me donnais envie de pleurer moi aussi. C'était triste car tu ne parlais pas. Tu pensais toujours à autre chose. Tu ne pensais jamais les mêmes choses que moi. Nous étions ensemble, tu n'étais pas un petit garçon, tu avais vieilli. Salo devient triste car il n'aime pas avoir vieilli. Il regarde Marie dans les yeux, paniqué. Marie continue : je ne me souviens pas si tu pleurais ou non, tu étais assis devant... Salo l'interrompt : Où est parti Alexandre ?

* * *

Fin la semaine prochaine


Claude Arnaud Bonenfant




Merci à Yvon Bonenfant pour la numérisation du texte dactylographié.

© Claude Bonenfant (1980-2001)
et RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2001)
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