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Chapitre final
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Qui est Salo ? qui hante les couloirs de nos imaginations, impénétrable. Quel monstre incarne-t-il dans sa fragile et glorieuse apparence, qui ne nous a pas encore été dévoilé ? Que savons-nous de lui à ce moment ? Qu'il est un jeune homme plus beau que ce que nous aurions pu imaginer, une figure bouleversante de beauté et d'ardeur, un être absolument provoquant, pasolinien avais-tu dit, un corps d'une sensualité cruellement insupportable.

L'avons-nous si mal regardé, que sa lumineuse chair ne nous ait pas encore rendus aveugles, instaurant les ténèbres sur tout ce qui n'est pas lui ? Une enveloppe charnelle d'une mysticité incompréhensible et intolérable. Nous ouvrons démesurément les yeux sur cet homme qui nie en même temps qu'il la proclame, sa chair, sur cet homme qui opprime et libère l'humanité, comme un dieu malgré lui. Nous découvrons précieusement sa beauté à mesure qu'il dénude son corps. Quelles pensées, semblables à des mythes qui survolent les âges et les croyances comme de gigantesques oiseaux insaisissables, se meuvent dans cet être transfiguré ? Quelles bribes pourrons-nous décrypter de cette mémoire d'homme, de cet être désigné entre tous ?

Bien sûr, sous les oliviers et un soleil expiatoire, il implore il ne sait qui, peut-être lui-même. Qui peut-on espérer soudoyer sinon soi-même ? D'écarter de lui le destin entrevu, quitter ce corps précieusement honoré, décharger à jamais de ses épaules ce manteau d'or qui lui sert de corps. Comme une étrange statue, par un sacrifice indigne, Salo s'ingénie à se donner la mort dans un jardin loin des hommes. Salo n'en peut plus d'être une effigie, une représentation surfaite de la beauté d'homme. Il ne lui sert à rien de se déchirer la peau, de se défigurer, de se déchiqueter; il a été désigné. Et il se demande pourquoi personne ne peut l'aimer humainement.

Ce corps qui le moule et le renferme, cet implacable monument, cette parure, ne peut-il être un trophée suprême à la convoitise sinon au désir ? Que ne donnerait-il pas pour être communément désirable comme un jeune mâle, qui affirme plus l'animalité que la divinité, qui est plus nécessaire au corps qu'à l'esprit. Et il maudit sa beauté. Ainsi pleure le fils de Cythérée en brandissant vers les nues la torche qui ne l'embrase pas.

C'est bien lui l'insensé, l'artificieux fils des dieux qui peut peindre et exalter les fureurs de l'amour mais jamais n'en sentir l'épine qui darde sous la peau non plus que le délirant parfum. Insensible, incorruptible figure de l'amour, la seule tendresse, le reclus dans le vieux jardin de Firenze, Éros de bronze qui enflamme l'ardeur des amoureux dans les allées noires, sans jamais goûter la dévorante chaleur et fondre de joie.

Pourquoi est-il devenu peintre sinon pour donner vie à ce qui ne peut respirer en lui, sinon pour réaliser ce qui lui est interdit. Mais si l'art ne conduisait pas à la vie ? Si son désir ne rejoignait jamais cette chair rosie, non pas qu'il apaise sa soif, mais qu'il sache le goût qui perle d'un corps qui s'extasie. Salo se tenait la tête entre les mains et doutait que le Créateur se soit jamais fait homme.

Si vos yeux n'ont pas encore pleuré sur Salo qui gémit dans un jardin de pierre, égaré, prisonnier d'une aurore qui ne peut s'affirmer dans le jour, si vos yeux ne se sont pas agrandis de stupeur d'avoir vu s'étirer le chaos des débuts du monde jusqu'en Salo, je vous dirai l'horreur de l'homme qui ne peut naître. Je vous dirai l'impertinence des dieux qui s'acharnent à ne pas faire jaillir l'homme.

Salo est assis au jardin, dans le matin frauduleux. Il semble émerger du sol, à demi libéré. Il est un élément douloureux de ce paysage desséché, de cette terre que les dieux n'ont pas quittée. Le vrai Salo, celui qui vit au-dedans, est un cul-de-jatte, un mutilé originel.

Qu'est-ce qui t'empêche, Salo, d'être ce que tu veux ? ricanent les arbres, les oiseaux et les bêtes. La création est terminée. Ils t'ont laissé en plan, voilà, mon beau Salo. Il faut que tu te fasses une raison. Arrête de gémir et de pleurer, pauvre homme de malheur. Toi seul n'es pas content. Crève, si tu ne peux pas accepter ton sort.

La vérité c'est que Salo n'en peut plus de vouloir toujours autre chose. D'être un tissu de désirs et de contradictions. Salo n'en peut plus de se regarder et de regarder ce qu'il aurait pu être, ce qu'il était. Le lamentable Salo fait les cent pas, comme toujours, et c'est lui-même qu'il piétine quand son pied écrase les fruits tombés au jardin. Sur le sol, la pulpe s'écoule de leurs écorces pressées. Sous le pas ferme de l'absurde, c'est sa cervelle qui éclate.


Claude Arnaud Bonenfant




Merci à Yvon Bonenfant pour la numérisation du texte dactylographié.

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