noctiluque
Retour TÊTE À TIROIRS
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musicalement sa main recommence le langoureux tracé, il écrit sans hâte les mots qui le pressent, l'harmonie de ses longs doigts déliés, il est heureux, tout affleure à ses doigts, la multiplicité de tous les possibles l'effraie, il pose un silence, le reprend, ses yeux parlent d'ivresse, des mots fous voltigent autour de sa tête, il est seul et se soustrait même de plus en plus au monde, il résiste, il résiste à tout, il faut se soustraire, que je devienne immensément vaste, absolument neutre à toute l'agitation qui est hors de mon corps, intensément gris et brumeux, il fait nuit et il pleut, sa tête pendue à son cou, il est calme, il trace de longues courbes comme un jeune amoureux, rompu, triste à mourir, il est seul au coin d'une nuit à café, reposé, je n'ai pas sommeil

il avait dépassé l'âge où l'on sait qu'on pourrait déjà être un mort, dans une nuit irréparable, il aurait pu déjà être soustrait à cette ville qui s'en foutait, à tous ses proches qui en mourraient peut-être, qui sait, être banni de son corps, quelle patrie pour moi ! le désert l'effrayait et la mort commençait à lui faire peur, il voulait rester calme, il faut rester calme, tu m'entends, je ne veux pas mourir, il ne fallait pas dormir, je ne dormirai plus, la plainte commune, l'éternelle lamentation, il ne faut pas penser

pourtant cette nuit il a des gestes de danseur, il suit les courbes que son corps lui commande, une harmonie trop grande dans sa main, sa main, une main de femme on dirait, ça ne te fait rien que j'écrive lui a-t-il demandé, à qui, il est presque seul, déjà soustrait à la nuit et au désir, pourquoi ne pas écrire à ma femme, une femme de nuit, il pourrait très bien écrire à une femme, écrire à quelqu'un, tracer l'amour sur un corps un peu trop beau en pensant à la mort

il ne sait plus, son front repose dans sa main, complètement seul, aucune ambiguïté possible, il regarde son autre main, il ne sait pas quoi faire, écouter, il écoute, rien, il n'entend pas son coeur, le faire taire, qu'il s'amuse, je m'amuse seul, musicalement, je m'amuse musicalement, il faut que je sois capable de m'amuser, perdre mon temps, le semer

le semer, le semer, il court, il ne court pas il est assis, mais le temps s'éloigne, il avait obéi à toutes les conditions, le temps le laissait tranquille, il avait soudain l'impression qu'il n'existait plus, il existait, il ne savait plus, son corps jouait musicalement, il se voyait, appuyé à une table, appuyé seul, tête penchée, la lumière l'éclairait, son corps dans un pyjama, il faisait toujours rire quand il enfilait ces grands caleçons si longs qu'il devait les monter jusqu'aux aisselles, il faisait le clown, l'enfant, puis mettait le haut, rien n'y paraissait plus, il était un homme en pyjama, au coin d'une table, appuyé, la tête endormie, il s'endormait, il était en pleine lumière, une lumière de nuit, jaune, dans une cuisine à la nappe carreautée, il se regardait seul et pensait à la nuit qu'il vaincrait, les jours n'étaient pas assez longs, il savait maintenant que la vie manque toujours à ses obligations, il ne voulait plus la perdre, il voulait s'éprouver, il se trouvait romantique à en rire, il se prenait pour un personnage de roman


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Claude Arnaud Bonenfant

Merci à Yvon Bonenfant pour la numérisation du texte dactylographié.

© Claude Bonenfant (1980-2001)
et RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2001)
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