
il fumait, s'était vu se rouler une cigarette, assez adroitement, se
regardait aspirer de longues bouffées, il pensait qu'il devait être
nerveux et semblait livrer bataille au sommeil, comme quelqu'un
de défait que l'on regarde tard dans la nuit s'astreindre à la vie,
au plaisir, il savait que d'autres avaient pris des comprimés et
un bain chaud, que d'autres avaient scellé leurs yeux à jamais,
qu'il était hérétique, un acharné de la vie
comment aurait-il pu faire autrement, son passé s'allongeait et il
discernait quasiment le lieu du rendez-vous, il faut faire marche
arrière, il était né à la campagne, vers les années cinquante, en
plein milieu de siècle, pourquoi le mentionner, au petit jour d'une
tempête de décembre, enfance heureuse, un peu trop
heureuse, il le méritait, il ne savait plus, des noëls folkloriques
de grosse famille, des vaches au soleil, un paradis de roman,
une fête sauvage à l'année, il était le dernier, il a toujours pensé
que ses parents étaient les plus beaux animaux que la terre ait
donnés, chauds et envoûtants, de superbes bêtes fortes et
douces comme l'étaient les dieux antiques, l'haleine pure
comme des vents originels, il savait qu'il était né dans le luxe
d'une paix intégrale, édénique, il avait eu tout ça, même un
corps qu'on trouvait beau, souvent très beau, des traits un peu
féminins, il était frisé, teint et cheveux pâles, ses yeux étaient un
peu fixes, il avait eu tout ça et remerciait le néant
il y a beaucoup de bruits dans la rue, on ramasse les déchets, il
est trois heures, mon seul souci est de dire la vérité, toucher le
fond de ma vérité, je dois être seul, tout le monde est très loin,
on dort, même Dieu somnole, au coin d'une table, seul dans la
continuer, sans trop de faux pas, croire en l'étincelle qui jaillit de
la nuit, je ne suis ni présomptueux ni vainqueur, je livre bataille,
un peu trop sciemment, je m'allume, je tente de me refléter en
moi, j'ai bu le café, il peut être magique, j'ai bu un café tout
simplement, au fait, sur le balcon qui donne sur l'arrière, très
convenable, un bout de ruelle à gauche, un cimetière un peu
caché, broussailleux, des maisons de pierre et le palais de
justice à droite, des arbres tout verts, des arbres de juillet qui se
gonflent de vent, il a cessé de pleuvoir, j'avais éteint les
lumières du salon, je suis dans la cuisine, j'écris sur la table
collée au mur, le coude touche le mur, c'est sans importance,
l'indispensable est que je sois vivant, dans une nuit absolument
pareille aux autres, apprivoisée, mais une nuit à moi, en surplus,
un boni, mon décor importe peu, il m'est familier, je le vois à
peine
la vie l'envahit peu à peu, elle entre en lui, le soulève, la fièvre le
gagne tranquillement, il a de la difficulté à rester calme, sa main
est plus pesante, il griffonne car la fièvre monte, la rage ne lui
vient jamais subitement, il regarde passer dans ses nerfs, dans
sa main, toutes les transitions de la gamme, il se sait devenir
euphorique, le matin le rend toujours euphorique, il pense déjà à
l'aube, non pas parce qu'elle lui est délivrance, mais parce qu'il
y a maintenant une nuit soustraite au sommeil, mais je n'ai rien
contre le sommeil, j'aime dormir, en fait il adore dormir, il est
superbement heureux quand il dort, sommeil calme, presque
jamais d'insomnie, mais cette nuit il a provoqué la mort, il est en
duel, et il est plus heureux que dans son sommeil, dose de
masochisme, goût de l'inhabituel, je ne sais pas, il y a une nuit
qui doit mordre la terre, manger la poussière, s'y ensevelir, il a,
mais oui, il a ce jeune homme une soif subite de jour, de soleil,
il a besoin de vérité et de joie sublime, il a, ce beau jeune
homme de roman, le besoin séculaire de se casser la gueule,
d'avaler la boue que sa salive de désir lui mijote dans la
bouche, la soif n'est pas inaltérable, petit con, va te coucher et
rêve plutôt des soleils qui te pètent dans le corps, tu pourras
peut-être mourir comme le tzigane Laurent Petrovicz, mais
n'essaie pas dans la vraie vie, petit imbécile, tu n'es pas dans
un roman, va te coucher
Début du texte / SUITE.
Merci à Yvon Bonenfant pour la numérisation du texte dactylographié.
© Claude Bonenfant (1980-2001)
et RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2001)
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