
je meurs d 'amour pour tous les héros des romans que je lis, ils
sont toujours si beaux dans leurs mots éternels, si douce la
peau des livres quand deux amants se font l 'amour et la
tendresse, Laurent et Tina, les écrans magiques de l'ultime, de
l'extrême, la suprême indifférence et le goût mortel dans leurs
grands corps dorés, la fougue, voler du temps à la mort, mais
mon pauvre Laurent il faut en voler à la vie
pourtant il est si calme, il vit à peine, il est à son coin de table et
il pense que les romans sont ce qu'il y a de plus beau au
monde, quand ils font pleurer, quand ce qui est dit en toutes
lettres est exactement ce que je vis, cette nuit, sans larmes,
somnolent, il essaie de vivre en pleine nuit, il pense à ce qu'il
est, il ne sait pas, il existe à peine, il se lève, va sur le balcon,
s'en va fumer une cigarette, musicalement, très calme il va
habiter la nuit, comme une femme douce et noire écarquille et
fait éclater son désir
la nuit répare le jour morne, cette nuit greffe ses étincelles sur
les jours quotidiens que je vis depuis un bout de temps, une nuit
lave des mois, des années, la pluie a tombé, il faut nettoyer les
combles, faire place, il faut aérer les chambres où j'ai dormi, la
nuit est fraîche, je suis encore calme, toujours plus calme
il est dans la cuisine, il semble reposé, il s'appuie à la table,
joue avec ses doigts, combien de chambres, il y a la première
Marie de la première nuit, la douche dans le coin, le
réfrigérateur ronronne, une chambre à tapisserie, Marie l'aimait
toute la nuit, puis la chambre rose, matelas par terre, fleurs
séchées, et les nuits blanches de l'avant-midi, la chambre
nuptiale avec le lit d'or de l'appartement organisé, constante
Marie, Marie ne fait pas de cinéma mais Marie change toujours,
Marie est amoureuse
mon frère était mort, c'était atroce j'étais mort, tu ne peux plus
vivre, on m'a dit tu es mort, la mort me parlait nuit et jour, on me
liait les mains, mon frère mort tirait ma main dans ses ténèbres,
je buvais le styx à sa bouche, le passé s'abolissait dans la nuit,
il s'est appuyé sur sa chaise, il voit le ciel s'éclaircir, la nuit ne
doit pas finir maintenant, il faut me laisser le temps, il faut
penser vite, le jour se lève, il faut tout refaire cette nuit, il faut, je
fume lentement une autre cigarette, il ne faut pas jouer le jeu du
jour, tout doit être lumineux comme le sommeil
Salo était extraordinairement beau, Marie l'avait déjà suivi, il
avait fui longtemps, le fuyard, comme un mort qu'on a accepté
de suivre, il couchait avec n'importe qui, des histoires très
touchantes, des liaisons courtes et chagrines, Marie était folle
de lui, j'aimais Marie, je lui ai dit en tenant ses épaules mon
frère dans le sang m'est revenu, Salo n'est pas son frère, il sait
très bien, à peine a-t-il cru à la substitution, il fume rapidement,
ne sait plus quoi penser et où le conduit cette histoire, il pense
que Salo est très beau, il fume lentement sa cigarette en
pensant au corps doré de Salo, plus beau que le plus beau
roman, Salo dort aussi dans un autre roman, à quelques rues
de cette cuisine éclairée au petit jour, il n'y a pas de passant qui
puisse échafauder de roman en ce matin de juillet, les hommes
sont presque morts dans leur lit ce matin dans toutes les
chambres à tapisserie
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Merci à Yvon Bonenfant pour la numérisation du texte dactylographié.
© Claude Bonenfant (1980-2001)
et RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2001)
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