noctiluque
Retour TÊTE À TIROIRS
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il est seul au coin de la table, le bleu des rideaux déteint lentement sur le ciel, il sait que Marie est seule dans son lit d'or, elle dort, elle dort, il pense qu'elle est une princesse, seul en ce matin il se croit un peu plus prince, il n'y croyait plus, il pense qu'il est soudain trop heureux, il pense qu'il vogue dans l'ultime, il a peur du jour, la nuit et le roman vont s'effacer, ne t'énerve pas petit imbécile, lentement fume une cigarette, calmement, retiens ta main, musicalement

tu as tout le jour pour graver ton roman, ton espoir de la nuit, dans le roc blanc du jour, il a tant de choses à dire maintenant, il est presque dans la même position, tout est pareil, seul l'éclairage a blanchi, il trace toujours aussi lentement les courbes de sa nuit, le temps ne suffira pas, le temps commence à le perdre, il a tant de choses à penser, il se défoule passablement, il délie son passé et sa main le guide, dénoue les fils tordus, les noeuds repères, assemble les espaces, sa main le soustrait de son passé, de ses obligations, sa main magique lui compose un roman, il lit lentement les hiéroglyphes qui lui déchiffrent ses petite mythes personnels

il déjeune d'un fruit et s'en va sur les quais, il s'est habillé, n'a pas trouvé de fruit, il s'est rendu en hâte le long du fleuve, six heures du matin, pas un chat, oui des chats, pas de monde, il s'est assis sur un banc et a regardé l'autre côté du fleuve où il y a un petit village, c'était brumeux, il aurait voulu marcher sur les eaux, si personne ne l'avait vu, il aurait peut-être descendu le fleuve, il était sur un banc, il a pris des gouttes qui pendaient à la balustrade, luttant contre le soleil, il a mouillé ses yeux, il a étendu la rosée sur ses yeux comme un fard, il était toujours assis sur ce banc et il pensait qu'il était seul en ce matin, très loin de tous les promeneurs qui assiégeaient le soir la terrasse, il était tout près d'eux et comme un christ de pacotille, il lavait les yeux de tous les jeunes hommes qui attendaient un clin d'oeil, il souriait tout bas aux passants de toutes les nuits sur la terrasse, il se maquillait comme un jeune Italien, le plus beau, il se maquillait et il était seul, un vrai roman

j'ai marché dans la ville, découvrant les parcs, il y a beaucoup d'arbres et d'oiseaux quand on va au hasard le matin dans la ville, il cherchait une pièce de monnaie par terre pour se payer un café, d'habitude il avait de l'argent, il ne souffrait pas de ne pas en avoir, il espérait que quelqu'un lui crierait de sa fenêtre de monter, que ça sentait bon, qu'on ne manquait de rien, il marchait, il marchait et sentait monter le jour en même temps que la fatigue

il est rentré à l'heure où on sort dans la rue, il avait faim, ses jambes lui faisaient mal, ses yeux étaient lourds, les derniers passants qui l'ont vu ont dû croire qu'il se levait à peine, qu'il allait travailler, il allait peut-être se coucher, il aimait n'avoir rien à faire en ce mois de juillet si chaud et si pluvieux, il gagnait sa vie à ne rien faire, il inversait les mots, il jonglait, il se disait qu'il faisait tout pour la perdre, il abolissait les contraires, l'air de rien, mimait la nuit en plein jour, il profitait d'un matin qui pâlissait sa nuit, il était encore sous le charme de la nuit

il se déshabilla, se coula sous les draps chauds, Marie transpirait toute recroquevillée, il détendit ses jambes, la coucha contre lui, sa tête sur son épaule, il se sent le guerrier qui revient, il écoute son coeur battre contre Marie, sa main lisse ses cheveux, ils sont humides, il assèche lentement ses cheveux avec sa paume, sa main flatte son bras, musicalement, il ferait peut-être l'amour, Marie est plongée dans son rêve, Marie a des sursauts, sa main la caresse, musicalement il lisse les cheveux bruns de Marie, ses reins se fondent dans le mou du lit, ses yeux s'apaisent dans la pénombre de la chambre nue, le lit d'or devient un vaisseau qui sombre dans le jour, il se réveille, il est deux heures, il fait brumeux, il fait quotidien après le café

le matin, une petite fille se réveille près de moi, elle parle de chat, le soir, la tigresse l'emporte

il n'a rien fait d'important de tout l'après-midi et de la soirée, ou rien qu'il pût considérer comme tel, le jour s'allongeait inutilement, pourtant il eut peur lorsque la nuit revint


Début du poème / SUITE

Claude Arnaud Bonenfant




Merci à Yvon Bonenfant pour la numérisation du texte dactylographié.

© Claude Bonenfant (1980-2001)
et RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2001)
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