À VEILLER COUCHÉ
Il habitait une maison qui avait une histoire, dans une ville qui en avait une aussi. Sa ville ressemblait aux autres villes; par contre sa maison ne ressemblait pas beaucoup aux autres maisons. De l'avis de tous, la sienne avait du cachet. Il allait de soi que celle-ci était un peu à son image, comme son corps quoi, car il croyait avoir une certaine prestance, voire un charme incontestable. C'est ce que l'on croit tous. On se croit si réel, surtout quand on vit pénard, c'est-à-dire en chair et en os, et qu'on habite une vaste et belle maison dans une toute petite ville au bord d'un véritable fleuve. Un fleuve immense, saturé d'eau et d'au-delà.
Mais il habitait le plus souvent dans sa tête. C'est plus vrai, croyait-il. Il arpentait les rues de son passé et ne se lassait pas de sa propre histoire. Ni des farces et attrapes de ce qu'on appelle si commodément la mémoire. Soudain il décline avec aplomb des verbes latins irréguliers qu'il est sûr d'avoir oubliés depuis longtemps; l'instant d'après, il se retrouve en sueurs dans de beaux draps. Il ne se souvient plus du nom du corps, magnifique, par lequel sa mémoire le fait se masturber. Tout de même, se dit-il dans son demi-rêve, les séquelles de cette courte passion sont bien agréables. Continuons donc à nous astreindre au plaisir.
Vous le voyez bien, dans l'insomnie, il n'habite que sa tête, ce vieux grenier débordant de choses inutiles et empoussiérées; dans le demi-sommeil, sa tête se ramifie voluptueusement et va se promener dans les quartiers chauds de son corps ensorcelé.
Une maison, une ville. Une tête, un corps. L'homme en question a une adresse et un nom. Qui le distinguent des autres bêtes. Des autres têtes. À n'en pas douter, une adresse, un nom, ça assure d'une individualité, même s'il croit que toutes ces marques déposées n'ont que très peu de sens en regard du processus de la photosynthèse ou d'un plan d'urbanisme bien ficelé.
Il faut dire que son nom et son adresse ne le rassurent que très peu. Sur la réalité de son existence. Demi-rêve? demi-sommeil? est-ce à dire qu'autrement il ne s'agit que de demi-réalité? Il pourrait très bien (il en frémit) être le protagoniste du roman de quelqu'un d'autre, oui, un personnage de pure fiction, mis au monde par un grand horloger fou, oui un autre, qui se ferait connaître sous un banal et rassurant pseudonyme, style Arnaud Bonenfant, pourquoi pas? et qui utiliserait Internet pour lui donner feu et lieu en toutes les résidences de la planète, pour le cloner et le faire vivre à l'infini, avec tout ce qu'il faut de vraisemblance et d'adresse, oui, une tête et un corps, en feu, dans leur écrin de verre tout près de l'immense fleuve qui charrie les indomptables, les interminables insomnies...
Son corps a chaud, sa tête explose. Non, il n'est qu'un homme dans le délire de son tourment, dans la réelle et indéchiffrable insomnie de son existence. Oui, il n'est qu'un homme en chair et en peau, avec un nom et une adresse, un autre humain lisse et nu et seul, qui apprivoise l'enveloppant et profond sommeil de la mort. Et parce que sa tête, ce soir, ne veut pas lui accorder un répit, son corps, la bête, se lève et se promène hagard dans le désert cossu de la grande maison aux lumières éteintes.
Souvent l'homme voudrait dormir, fermer à jamais tous les tiroirs de sa tête. Même ceux de la rêverie, compacts et brunâtres, pareils aux zeppelins immobiles qui ressemblent à des rochers volants, semblables aux parenthèses d'hélium de celui qui écrit sur ses toiles : ceci n'est pas ceci. Souvent l'homme, las de se retrouver si lourd, voudrait redevenir le nageur-foetus qu'il a été hier. Souvent l'homme veut redevenir l'automne qui s'étire et qui, finalement, se couche sous l'hiver. Souvent l'homme se tait; parfois il s'avance et dit je et ne sait plus trop quoi ajouter.
Souvent l'homme se lève et, dans la maison vaste et déserte, réveille son ordi, se rêve et se révèle, souvent l'homme ouvre des tiroirs, regarde ce qu'il y a à l'intérieur et se met à rire de surprise.
Arnaud Bonenfant

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