Pour imprimer ce texte, cliquez ici. L'il de chair |
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Parfois l'homme se désole de son nombrilisme. Soudainement et sans qu'il sache pourquoi, il en a marre tout à coup de se complaire dans ses sempiternelles jérémiades du temps qui passe et dans ses vieilles ritournelles de dériliction; il en a assez de ses masochistes complaisances qu'il maquille en délirantes insomnies intempestives. Parfois notre homme ne comprend tout simplement plus pourquoi il est condamné à toujours peiner sur le puzzle de sa propre vie. Pourquoi l'adulte s'ingénie à recolorer indéfiniment les paysages délavés de l'enfance et pourquoi le solitaire redéfait constamment le lit de ses anciennes amours. Un trop-plein de passé. Oui, parfois l'homme se dégoûte de son vieux nombril et de l'animal poussif qui l'arbore. Dans ces moments-là, l'homme souhaiterait ne plus être le lourd personnage gigogne que les années lui ont fabriqué. Mais n'être que la simple et ancienne photographie de lui-même, qu'il tient entre ses propres mains. Un simple corps sans vêtement. Instantané comme un éternel nouveau-nu. Un ego décentré, déconcentré, ne présentant que la surface physique de lui-même, opaque comme l'instant dilaté dans l'image. Nu comme le premier homme dénudé. Un périmètre de peau et de capillarité, d'ongles et de dents, d'yeux et de turgescence. Un moi résolument superficiel, exclusivement cutané, artistiquement photogénique, avec ses jeux d'ombres et de lumières qui décadenassent bizarrement la carnation ambrée et annoncent illico presto la violence du sang et du sperme. Dans la vie comme sur la photo, un singulier pourtour d'humanoïde souriant, une aimable et tendre carapace qui camoufle adroitement les geysers hormonaux du dedans. Et qui exalte les océans d'émotions qui baignent chaque pore. Nu au dedans surtout. Oui, l'homme voudrait devenir aussi machinalement amnésique que la chair de papier. La photo est là qui le prouve, elle qui configure à merveille le narcissique animal, dans toute la superficialité de son paraître, et le proclame marionnette du désir sinon étalon de l'amour. L'espace d'un instant, l'homme se voit redevenir vide, et vierge, comme dans certaines périodes de sa vie, lorsqu'il ne couchait qu'avec le corps épidermique des autres et qu'il glissait, exempt de souffrance, sur la solide et dure surface des choses. Le miroir se traverse peut-être ici, quand le cliché inverse sa vérité, quand le sourire figé de la photo se met à rire de bon cur. Ou à pleurer, de bon cur aussi. Quand, défiant l'enveloppe du corps, le dedans en franchit les limites et en sort cristallin ou glaireux. Par les yeux ou la queue. Quand les nourritures du corps et de l'esprit concrétisent inconsidérément leurs humeurs et répartissent leur merdique cafouillage dans l'anus de l'autofiction. Quand le silence s'ouvre la trappe et que les mots s'agencent au bout des doigts et s'alignent véridiques, vraisemblables comme les vieux mercenaires qui organisent la grande mutinerie du vieillissement. Quand l'âme solitaire de la nuit, comme une mère retrouvée, berce dans ses blancs linceuls le vieil adolescent ridé, tout étonné d'écrire dans sa tête en feu l'improbable roman de sa propre vérité, décodée au fur et à mesure de son irréfutable amnésie. Tu n'es qu'yeux qui regardent un nombril, se dit l'homme en bayant aux corps beaux... Si tu pouvais t'endormir et rêver un peu! Arnaud Bonenfant |
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