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Lundi, 29 janvier 2001

Tête à tiroirs 5 (texte de création littéraire en ligne, par Arnaud Bonenfant)

La vie en abyme

Parfois l'homme voulait se couler pour toujours dans un poème. Littéralement. Abolir d'un coup la trop lente prose de la vie. Écrire l'instant, dans sa fulgurante éternité. Patiemment s'il le fallait, mais avec exactitude. Décrire, en le condensant de la façon la plus parfaite qu'il soit possible, le dur plaisir de la douleur d'être. Ou son contraire, l'effroi de la bonne heure de ne plus exister.

Il se mit à l'ouvrage et peina quelque temps, il faut le dire, avant de trouver un filon, un ton. C'est toujours comme ça, se dit-il, je n'ai pas le verbe facile et je ne suis pas un génie. Puis il écrivit des bribes, ratura, non, il effaça, puisqu'on ne rature pas à l'ordi... Il intercala, déplaça, des mots, des segments, et il se disait que si par hasard il expliquait cela à un éventuel lecteur, il s'engluerait définitivement dans la prose du vouloir écrire, dans les sables mouvants de l'exercice de l'écriture, dans la mode de l'autofiction. Tant qu'à y être pourquoi ne pas préciser qu'il vient de se faire un quatre-tasses de café, eh oui, que l'auteur carbure au café, qu'il adore apprendre à écrire, mais que son emploi du temps, voyez-vous, ne le lui permet pas facilement. Il a une panoplie de prétextes pour expliquer son dilettantisme : professeur à plein temps, locateur, conjoint... Tant de choses à dire ! Son processus d'écriture, c'est-à dire de création, il vient de le découvrir (à cinquante ans, il était temps !) est toujours celui de la spirale. Oui, élargir, autour d'un centre, autant au niveau thématique, que celui de la forme. Oui, il écrivit des bribes, ratura, non, effaça... Le voici redevenu verbomoteur, car il lui arrive parfois, à l'homme qui veut écrire, qu'il ait peur du gouffre des mots, de leurs tourbillonnants silences. Inutile de dire à quel point il prit plaisir, en ce douillet après-midi d'hiver, à boire son café, à agencer les mots aimés et ainsi assembler le puzzle d'une de ses quatre vérités.

Puis il relut maintes fois son poème. Cela n'était pas venu tout seul. Que non ! Mais il n'était pas déçu de ce qu'il arrivait à exprimer. Côté contenu, s'entend. Et il se fit la remarque, c'est une façon de dire qu'il voulait réfléchir à la chose plus longuement, que le poème inclut toujours, même si et probablement parce qu'il est livré à l'infinitif, un je irréfutable qui s'avère bientôt protubérant. Et surtout bouillonnant d'un paradoxal désir, celui d'équilibrer le passé et le futur. Le poème devient alors un sublime pense-bête puisque s'y confondent bizarrement commémoration et projet. Un peu comme dans l'éclair de l'instant. Cependant la présentation visuelle qu'il en avait fait, en phrases continues, le réduisait, lui semblait-il, à une prose un peu fleur bleue, bêtement livresque. Les mots ont besoin de respirer profondément avant d'entrer en scène. Ils sont narcissiques comme les êtres humains et veulent, tout un chacun, remplir tout l'espace et briller de mille feux. Il présenta donc à son éditeur multimédia, qu'il considérait son alter ego, le scénario de son poème et l'invita à le mettre en scène. Pourquoi ne pas s'y inclure également, le but de tout poème n'étant-il de multiplier la première personne ? À l'infini si possible !

Jours et nuits alignés dans la marge
enfin dessiner le mouvant calligramme de la joie
avec les amples gestes du danseur
dedans et dehors confondus
l'amour tatouage sur le tambour de la peau
et la male mort à tout âge
comme un écho ricanant
le vieux lit de l'amour diras-tu
gît depuis toujours
sous le berceau de la mort
rictus sous le sourire
esquissé à loisir
ô le plaisant labeur
d'enluminer de sueurs et de sperme
le bref calligramme de la transe
d'y jeter dessus
à pleines bouteilles
l'encre des mers oublieuses
puis d'y saupoudrer résolument
toute goutte de soleil
une à une
comme des trous d'éternité.

Arnaud Bonenfant

© Arnaud Bonenfant et RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2000-2001) Tous droits réservés.

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