Lorsque surgissait la modulation caractéristique, comme un léger petit cri en vibrato, souvent à peine perceptible, Mère-Alice lançait automatiquement un sonore et fatidique « Laure va perdre connaissance ». L'alerte était donnée, tout s'arrêtait instantanément. Et, pour contrer l'Ennemi, sur le bateau jusque-là paisible, un véritable branle-bas de combat s'organisait à la seconde même. Celui ou celle qui était à proximité recevait Laure dans les bras et amortissait sa chute. Un autre accourait avec une serviette mouillée pour laver son visage et essuyer l'écume qui surgirait bientôt de sa bouche bleuie. Presque toujours Mère-Alice, la plus prompte, avait déjà glissé un chiffon entre ses dents, ou une cuiller, « pour que Laure ne s'étouffe pas avec sa langue ! »    Suite
Tous, un peu transis, dorénavant impuissants, nous regardions l'orage déferler : la roideur de son corps complètement possédé, le sang qui affluait à son épiderme, le début des tremblements, l'accélération des secousses, jusqu'à ne plus être qu'une vibration continue. Comme si toutes les particules de son corps-volcan avaient voulu se disjoindre et voler en éclats. Une onde de sang qui aurait voulu exploser en fontaine. Après deux, trois ou même quatre éternelles minutes de séisme contenu, les tremblements ralentissaient pour devenir des soubresauts de plus en plus espacés, bizarrement lascifs.

Le sommeil l'assiégeait alors brutalement, lourd et habituellement très court. Puis, elle ouvrait les yeux et nous regardait à travers la brume d'une interrogation, comme pour demander à chacun, retourné à son occupation, ce qu'elle faisait là couchée par terre, terrassée par le ciel. Elle se levait avec un petit sourire gêné en constatant que sa robe était mouillée et allait sagement se changer sous les bons soins de Mère-Alice.

Reine-Laure, la belle adolescente robuste, revenait alors en chantant, toute joyeuse, et s'absorbait dans ses dessins et ses cahiers de chiffres, les sages jeux de l'enfant qu'elle restera toujours. Le bateau, et toute sa belle ordonnance, avait repris sa course et voguait léger. Le grand Corsaire, ravisseur de conscience, était reparti et aussitôt oublié, jusqu'à la prochaine fois.    Suite













































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