L'orphelin de la vieille arche du sommeil bienheureux porte le feuillet à son coeur ; il lui semble avoir retrouvé la mappemonde de son enfance. Il se rappelle comment on avait expliqué au courageux moussaillon que toutes les arches du monde étaient régulièrement attaquées par l'imprévisible Corsaire ravisseur de conscience. Partout, oui, partout on « trouble ». Plus gravement même.

Dans la famille de Mère-Alice, par exemple, le fléau s'abat périodiquement sur mononcle Herman qui se mue, séraphiquement, en archange justicier. Il faut rapidement cacher les hautes lames des couteaux vengeurs. Puis, on n'a qu'à déplier ses deux immenses ailes et à les replier par en avant pour l'emprisonner dans une bienheureuse camisole de force majeure. Dans la famille de Papadou, c'est toute autre chose que le ciel en sa fureur a concocté : toute une chorale de voix intérieures arraisonne régulièrement le visage silencieux de matante Benoîte. Pour les faire taire, ou du moins les ignorer, elle parle, chante, crie, chuchote, sans arrêt, jour et nuit, sans arrêt. Quand elle n'a plus de voix, elle pleure silencieusement en se bouchant les oreilles de ses deux mains et en balançant de gauche à droite la cruelle symphonie de sa vie, jusqu'à ce que le silence du quotidien lui fasse grâce.
Ici le vieil orphelin de la haute mer se doit de faire remarquer à l'ancien moussaillon quelques particularités linguistiques. Tu sembles tenté de dire : mon « mononcle » et ma « matante » « troublaient » périodiquement ! Bizarre, ne trouves-tu pas ? ce double possessif, mais surtout ce verbe « troubler », devenu intransitif en terre québécoise, c'est-à-dire, comme tu le sais, en vieille mer de Champlain. Si tu veux écrire, plus tard...

La maison Bonenfant
Émail sur cuivre (grisaille),
Oeuvre de Monique Lord


L'insomniaque continue : les héros de mon enfance en mer sont maintenant tous disparus. L'épilepsie de Reine-Laure, son dérèglement irraisonné de tous les sens, s'est figée dans la bienveillante catalepsie de la mort immobile et statufiée. Comme une Cyprine d'amour, cheveux épars... toujours à la proue d'un navire déserté. Herman, le céleste transfuge, a choisi la dimension bédé et joue les superhéros sans peur et sans reproche et sans effusion de sang autre que le ketchup hollywoodien. Benoîte a enfin résolu son théorème par la lévitation; et au festin suprême, elle joue de la cithare et enchante les anges. Ils n'avaient, chacun, pour affronter l'affreux pirate que la sollicitude de leurs proches, une minuscule Dilantin ou les grands moyens électrochocs de l'asile dernier recours, Moi, ajoute humblement le rêveur éveillé, je leur offre l'épiphanie surréaliste à laquelle tous ils avaient droit.

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