Encore dans la bulle de ses loisirs de jardinage, l'homme des cent solstices accepte de bon cœur le flashback des vieux ciels de ses débuts du monde et, se tournant un peu vers la gauche, atterrit instantanément, yeux grand ouverts, dans le paradis de son enfance. Mer verte toute engourdie par la brunante orangée des soirs de juillet. Il est un peu surpris que tout soit déjà en place pour la rêverie champêtre, mais que voulez-vous, c'est ainsi avec la mémoire, les bouffées de bonheur sont endormies derrière les sens et se réveillent dès qu'on les appelle. Comme des chats négligés qui attendent un petit signe.

Il ne s'accorde qu'un tout dernier petit calcul avant de céder aux joies de la recréation vespérale. Cinquante juins, oui, mais cinquante et un solstices d'hiver, comme les anniversaires. Bon, c'est réglé. Et son nouveau corps d'enfant, tout frais réveillé dans les petites aires bien connues du passé, aborde aussitôt la fluide et bruissante mathématique des cèdres alignés, et se retrouve ébahi dans le grand parterre, tout près de la balançoire jaune et rouge, invitante comme une capiteuse fleur géante. Se balancigner un peu ? hésite-t-il. Car tout autant tentants, les cris de ses grands frères, ta-tam, l'invitent à venir les rejoindre pour courir derrière les nouveaux pneus de caoutchouc. Il connaît la règle : tu dois le faire rouler, en courant ou en marchant vite, très vite, sans jamais qu'il ne s'arrête, sinon tu es disqualifié ! Mais c'est trop essoufflant, pense-t-il. Et puis il faut parer les sournoises attaques en parallèlle, exécuter des feintes pour se faire craindre un peu, c'est trop ! Non, pas de course ni d'étourdissement ce soir. Seulement le plaisir suffocant d'être là, immobile, avec tous ceux qu'on aime à leurs occupations, et l'odeur du foin coupé, dans toute la campagne, pour oxygéner le spasme du bonheur.

Ah ! ne même pas douter de l'absence possible ! Ah ! ce bonheur de l'enfance où la terre est toute ronde et solide et sucrée, comme une pomme réinventée !

Puis ils sont tous là, les quatre p'tits gars, dans la cage de l'escalier d'un après-midi pluvieux, chacun avec sa pomme attachée par une simple corde à un simple barreau de la rampe. Comme de joyeux condamnés à vie. Elle sera si longue, notre joie ! Si longue que nous n'y ferons même plus attention. Mais qui va mourir le premier ? le dernier ? l'inoffensive gageure de la pomme qui s'immobilisera la première, la dernière ? Parfait petit cosmos de la pomme qui tourne et qui tourne... et se déroule au bout du fil patiemment tourné et tourné... et roulé serré par les apprentis créateurs. Une pomme dans sa révolution sans fin. Le fil qui s'étire et s'étire Comme une éternité. Toute une éternité d'enfant. Et quand ça arrive au bout du fil, ça recommence dans l'autre sens. C'est couru. « Changez d'côté, on s'est trompés », comme dans les sets callés. Mais...

Éternité toujours plus courte, comme le temps qui rétrécit quand on vieillit. La magie du bonheur qui s'étrique résolument Pomme bientôt poussive, condamnée à l'inexorable immobilité. « Les éternités ne sont plus ce qu'elles étaient », éternue le quinquagénaire, sans s'excuser ! Et puis, il ne veut plus rien savoir de l'issue du concours. Quelle importance ? De toute façon, de mémoire d'homme, les pommes n'ont jamais amené que des fléaux, alors...

L'enfant en lui veut retourner dehors, dans le grand parterre sous les érables. Il se concentre sur le pimbina et se déporte à nouveau dans son jardin des délices ! Il le traverse en courant jusqu'à la clôture. Personne ne l'a vu, rien ne l'a distrait. Les grands champs et les coteaux l'appellent; il grimpe jusqu'aux trois quarts de la barrière. Là, en équilibre instable au-dessus de son vertige de pneu qui roule ou de pomme qui tourne, il regardera longuement, tout le temps qu'il pourra encore les distinguer, les vaches qui s'éloignent, en file indienne, sur le ferme plancher de l'horizon. Broutant de ci de là, elles déambulent élégamment comme des reines nonchalantes et désorientées; amoureuses de la chaude lumière, elles progressent lentement vers les feux du couchant. C'est toujours là, à la lisière du deuxième rang, dans la rosée des aurores, qu'on doit aller les chercher le lendemain matin. Au bout de la terre. La terre de Papadou.

Étrange géographie de la première enfance. La planète devait tenir dans un rayon de trois ou quatre kilomètres à la ronde. Après, c'était le noir de l'infini, rendu bleu chaque matin par magie. Mais le plus souvent nuit noire longtemps, un beau noir, franc comme le trou du néant ou les rideaux de l'oubli. Puis, au hasard d'un réveil inopiné, l'idée de trous lumineux dans le velours de la grande voûte, comme le tissu percé des sommeils insomniaques. Des étoiles qui giclent, en tout petits soleils, ce grand Soleil couché derrière, Celui qui rend aveugle si on affronte du regard Sa majestueuse puissance. Quand il sera grand, pense-t-il, il aura le temps de faire de studieuses insomnies et de plonger dans des maelstroms de poésie jubilatoire, en quête de l'invincible Lumière noire. Mais là, le sommeil le gagne, il se sent le goût de baîller longuement; il pense aborder bientôt l'autre rive, là où on ne contrôle plus, peut-être, que sa respiration.

Mais non ! Son vieux corps centenaire s'affole et il sent distinctement sa tête pointer aussitôt vers le nord comme aiguille en sa boussole, comme roi en son royaume. Pour retouver intacte la rose des vents inscrite à jamais en lumineuses scarifications dans son corps devenu géant. Le voici, couché sur le dos, étendu de tout son long sur le chemin de la Grande-Ligne. Son esprit aimanté, comme un dôme étoilé, enveloppe doucement dans le lange-linceul du temps retrouvé, l'immense corps d'un vieil enfant blond couché en croix dans sa campagne natale. Voyez-le, la tête aux environs du petit lac à Morin, rêvant les bleuets du mois prochain; et puis les pieds, dans le lointain village au sud de son bien-être, se mesurant pour le plaisir aux deux vigoureux clochers. Entre les deux, bien sûr le corps, toujours comme un très long brouillard. Une douzaine de vaches se sont assoupies de bonheur dans la paume de sa main droite au coin du clos au deuxième rang. La pomme a tourné lentement, quelle pomme ? et l'autre main, comme un soleil levant, vient se poser lumineuse sur la maison du cœur pour revérifier, encore comme toujours, la saccade de la vie.

Main gauche sur le cœur. Serait-ce déjà le matin ? Qui bat à peu près normal. Il se tourne et pense : une pomme qui déroule son éternité comme un vieux pneu usé qui roule encore. Il ouvre les yeux. Inutile, le cauchemar s'incruste. Nuit noire comme un néant studieux. Bon, la tête dans les bleuets, c'est ça, là-bas au sud, les pieds toujours qui planent, légers et insouciants. L'église. Attention, petit frère. Oui, les vaches endormies dans la rosée insouciante. Toujours au-dessus des chausses-trapes. Non. Du cimetière. Est-ce le vertige du sommeil ? sommeil bienveillant ? Au pied de l'imposante église, l'innocent royaume sous la terre qui sommeille béant. Non. Les clochers et leurs glas. Attention. Les corbeaux de Corfou au-dessus du Vercors. Non, non ! Mots à décomposer. Toutes syllabes vraies. Exactes comme une pomme réinventée. Chausse-trapes du destin. Non. Gilles gisant, beau corps fou en compote sur le corps dur et vert d'une planète trouée. Toutes syllabes vraies. Lumière noire sous la terre.

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Dernière mise à jour : 25 mai 2001