Retour TÊTE À TIROIRS
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Et voici que tout recommence, les interminables combats, les assauts brusques, les longs sièges et les stratégies sournoises, les trêves et les paix consenties, voici la souffrance, voici que se répète une fois de plus l'histoire de tous nos ancêtres, voici que la tragique invention de l'amour se met en marche, voici que tout renaît incompréhensiblement, alors que nous pensions être déjà morts.

Bien sûr tu as eu beaucoup d'amants, tous aussi beaux les uns que les autres, des jeunes hommes hardis, tous adorables dans leur fougue.

Ils sont tous alignés le long du mur. Et ils croient s'échapper vers d'autres aventures, plus gonflées, lippues comme les rêves libides d'un homme mûr. Les beaux jeunes hommes ! Face au mur ils rêvent d'herbe verte, et déjà, l'eau à la bouche, les yeux fermés, leurs mains attachées polissent le sein débordant d'une autre femme. Et ils enserrent leur désir avec rage. Leurs sexes huilés se frottent sur des chairs invisibles et chaudes, et liquides. Ils glissent profondément, les jeunes hommes, à l'extrémité de leur ardeur. Ils en pleurent de joie.

Mais ton rire en arrière les fusille tous. Ils se cabrent désespérément, érigés dans le vide. Ton rire ! comme une sonate insensée, à répétition. Ton rire troue leur peau. Leur peau cuivrée comme une armure de parade. Leurs muscles tendus s'affaissent sur leurs ventres. Et leurs yeux agrandis se demandent d'où jaillit tout ce sang, pourquoi leur peau comme une chair vive. Dans cette mare rouge, tant d'eau, et tous ces jets blancs qui s'empourprent infiniment. Des nuages dans le soleil couchant.

Ils sont étendus là, au pied d'un mur qui te ressemble, sans éclat, dépouillés et nus. Et tu baisses les yeux pour instaurer la nuit. La mort aux flancs, les yeux ouverts, les beaux gisants contre le mur s'endorment. Et leur rêve ne fera pas une brèche.

Tu ne ris pas, tu es lasse, immensément lasse. Et tu demandes à la nuit qui a entassé au travers de tes robes blanches tous ces cadavres. Et tu n'entrouvres plus la porte. Tes dentelles sont souillées et tu n'y peux rien. Il ne te reste que ta peau, Marie, et tu ressembles encore à une fille au premier toucher du jeune mâle. Mon ancienne Catherine.

Je voulais te dire. Il y a dans un petit musée inconnu un tableau qui m'était jusqu'alors interdit. Une peinture de l'école italienne qui tente artificieusement de faire renaître de grands sujets mythiques. Le tableau en question ferait un pendant de choix à « L'Embarquement pour Cythère » de l'apocalyptique Watteau.

Car on se croirait arrivés sur la chimérique île d'Aphrodite. Comme Zeus contemplant les combats devant les remparts de la tragique Troie, plutôt comme des voyeurs du haut des rochers vers la plage des touristes, nous assistons aux ébats orgiaques des anciens dieux. Et c'est une épopée du désir et de l'étreinte, un carnage et une vision. Ce sont les Fureurs de 1'Amour.

Les voilà qui surgissent, montés sur des chars qui émergent des flots, extirpés des profondeurs marines par des chevaux furieux. Des dragons fulminants, ailés. Des dizaines de couples, monstrueux de désir, poussés par un vent incompréhensible, franchissent le haut rempart qui sépare le grand lit vert de la plaine et la mer comme un vestibule où on se piétine pour sortir. Car le temps presse. Les énormes nuages vont éclater et le lourd sac des hommes est prêt à fendre. Les yeux ne sont pas langoureux, ils supplient avec des éclairs de feu une prompte délivrance. Partout la main presse le sein, la cuisse frotte l'entrejambe et les femmes brandissent le sexe dur des hommes, comme un grand couteau d'acier, vers leur ventre palpitant.

Parfois un homme et une femme se dégagent de la mêlée. Ils courent à bout de souffle, se cherchant une alcôve. Ils enjambent des couples, ils franchissent des torrents. Et ils courent sans rien voir que l'extase qui court au-devant d'eux.

D'autres s'abattent dans un fracas indescriptible, comme des dieux immenses. Ils se pénètrent violemment en hurlant, en pleurant. Ils gémissent et demandent pardon. Ils tourbillonnent sans fin. Les ongles déchirent la peau comme un vêtement odieux. Les hommes sont tendus à rompre et le bois lustré de leur corps crépite sous l'incessante vibration de leur vigueur. Et les femmes, comme des biches du ciel, se laissent mourir, avec dans leurs entrailles une flèche empoisonnée. Et défaits, les pauvres chasseurs tombent livides, face contre terre, comme un soleil après la pluie.

Dans le ciel on devine que le jugement dernier a eu lieu. Amèrement se repose la mort dans les corps assouvis. Rompus, leurs membres, leur ardeur. Irrémédiablement, dans la plaine verte, comme des soldats tombés sous les feux. Et c'est triste comme la fin du monde.

Toi, que fais-tu dans ce tableau, égarée et seule, si tu n'es la femme qui ne trouves le repos ni la mort dans ton ventre ? Une mendiante de la mort, qui la distribue facilement par dépit.

Tous ces spectres derrière toi qui te reprochent ton ventre encore chaud. Femme immortelle, fille des dieux. Inviolable demeure.

Bien sûr tu as eu beaucoup d'amants, tous plus beaux les uns que les autres, des jeunes hommes hardis, tous adorables dans leur fougue. Mais ils sont morts dans tes bras comme des chats malades et ta mémoire les a enfouis dans leur paradis. Et tu vis seule avec ton ventre palpitant et ton sein pointé vers le désir. Tu ris seule et vierge comme une fille enlaidie et amère.

Et moi je te dis pour la première fois que tu es belle. Que la guerre n'est pas finie. Et je te dis pour la première fois mon amour. Tu pleures au-dedans de toi comme à l'annonce de ta mort. Tu me dis de redire encore, et je redis infiniment une prière à genoux près de ton lit. Tes larmes lavent précieusement les cernes noirs qui terrifiaient ton visage. Partout ton corps suinte de lumière. Tu émerges d'une mer invisible, lente et douce.

Je ne sais plus si je rêve. Je ne sais rien sinon que je suis près de toi, petit comme un guerrier qui retrouve sa mère. Je vois surgir du profond de tes bras ta douceur interdite et je pleure comme un homme qui retrouve sur son visage les doigts de sa mère. Magicienne, l'étoile de ta main sur mes yeux !

Autour de nous la nuit s'empourpre. La fièvre prend feu dans nos corps qui se regardent. Nus et incertains, nous laissons nos yeux nous caresser. Ton ventre palpite dans mon oeil. Dans tes yeux se dresse comme un poignard de feu mon sexe. Nous ne craignons plus. Car nos yeux ont vu.

Nous sommes au commencement. S'abolit par lui-même ce qui n'est pas nous deux. La première aurore se lève de notre jaillissement. Car, fulgurante, l'étreinte nous emporte.

Je suis couché le long de toi et seul mon sexe touche ton corps. Puis ta main me saisit. Et tu es terrifiée comme un enfant qui découvre dans sa main une arme. Tu recules au-dedans de toi et tu veux fuir le précipice qui s'est ouvert dans tes entrailles. Tu m'empoignes comme on saisit un arbre quand on se sent tomber. Tu es agrippée à moi vertigineux et tu te balances au-dessus de ta mort. Me suppliant tu ris.

Je ne venais pas à la guerre pour tuer. Et je frémis de tout mon être car il s'agit de se défendre. Je te soulève dans mes bras. Rigoureux et fier, je m'enfonce interminablement en toi. En te regardant droit dans les yeux. Et je tremble comme un jeune soldat qui va tuer pour la première fois.

Nous gémissons ensemble, victime et bourreau à la fois. Dans nos corps, l'ardeur et la plainte sévissent tour à tour. Infatigables à se donner la mort.

Comme une naissance, dans la clameur et dans le sang, notre amour se lève entre nos corps fatigués.




Claude Arnaud Bonenfant

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Merci à Yvon Bonenfant pour la numérisation du texte dactylographié.



© Claude Bonenfant (1980-2001)
et RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2001)
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